un Parfum de Rose

Dimanche 30 avril 1882, Anvers.

Une atmosphère de recueillement pesait sur le salon, alors que Monsieur Henri Degard, un médium psychographe lié au cercle Amour et Charité d’Anvers, prenait place pour la séance. Afin de guider ses facultés médiumniques et d’établir le pont fluidique indispensable avec l’Au-delà, on disposa devant lui les humbles reliques de la disparue : quelques feuillets jaunis tracés de la main de tante Eugénie, un précieux porte-crayon d’argent, et un flacon de sels désormais vide de tout parfum terrestre, mais encore imprégné de l’essence de sa mémoire.

Bientôt, les premiers stigmates de la transe altérèrent les traits du médium. Emportée par un invisible souffle, sa main, mue par une force incontrôlable, saisit le crayon et se mit à tracer sur le papier les contours délicats d’une rose mystique.

Il s’agissait plus d’un dessin intuitif que d’un dessin automatique, son talent n’était pas remplacé par la possession de l’esprit mais mettait son message en valeur.

Rompant le silence de sa voix d’outre-tombe, le sensitif murmura ces mots solennels :
« Sub Rosa… L’esprit garde un secret qui sera révélé quand le moment sera venu. »

L’effluve spirituel s’interrompit sur cette sentence. Le monde invisible s’était refermé pour la nuit, mais une suave et persistante odeur de rose venait d’envahir l’alcôve, saisissant d’un frisson d’extase chaque témoin de ce miracle de “clairalience“.

Tante Eugénie Rose A. avait voué, sa vie durant, un culte fervent aux mystères de la mythologie gréco-romaine. Son plus précieux trésor consistait en une délicate «vinaigrette» de verre et d’argent, dont la forme gracieuse affectait celle d’une corne d’abondance. Emplie de sels subtils ou d’essences rares, Eugénie en humait les effluves salvateurs dès qu’elle était sur le point de défaillir. Ce flacon fut le suprême legs qu’elle destina aux jumeaux, Louise et Henri ; toutefois, ce ne fut qu’après son trépas que l’objet leur échut.

La fiole sacrée avait été vidée de son contenu odorant puis parfaitement nettoyée. Dans ses dernières volontés, la défunte avait expressément exigé que cette cornucopia prit la route aux côtés de Flore, l’étrange poupée qu’elle avait offerte aux enfants*. Or, si la corne d’abondance et le spiritisme ne partagent aucun lien commun, ils se croisent d’une manière singulière dans les «phénomènes d’apport», très en vogue lors des séances du siècle dernier, s’unissant ainsi dans la symbolique occulte de la prospérité.

À l’âge d’or du spiritisme moderne, certaines évocations s’accompagnaient de ces matérialisations mystérieuses. Les esprits étaient censés transporter les objets du monde invisible vers notre sphère tangible. Cette manifestation prodigieuse était alors dépeinte par les témoins comme une véritable « corne d’abondance spirituelle », par laquelle l’Au-delà déversait des richesses intarissables dans la réalité matérielle.

Henri, sa sœur et plus tard sa nièce ne manquèrent point de faire jaillir les trésors de ce minuscule bijou lors des simulacres de séances auxquelles ils se livraient de concert. L’objet semblait d’une inépuisable générosité. Puis, un jour, Henri perça le secret de ce que recelait véritablement la petite fiole qui n’était vide qu’en apparence.

A chaque apparition, un subtil parfum de Rose émanait de la corne.

Eugénie Rose y avait versé son dernier souffle.

“Un parfum de Rose” ou Cornucopia est un élément lié à Flore.

*Flore.

Flore, la poupée somnambule

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06/06/26