Mandragore

Dans les collections du Surnatéum repose une malle de drabardi, une herboriste magicienne, sorcière (chovihani) et diseuse de bonne aventure de tradition manouche (Rrom).

Entre les pages du livre des remèdes caché dans ce coffre, traîne un billet de 5000 drachmes grecs de 1932. Nous nous sommes longtemps demandé ce que cette somme importante faisait là. En examinant soigneusement les artefacts de Sara E Kali, nous avons trouvé des lames de silex, un fin couteau à manche d’argent et lame de nacre, une petite trompette de poche, une boîte vide de boules Quiès, un fragment de racine de mandragore, de la gaze hydrophile. Un second panier contenait un os iliaque fossile de cheval servant probablement de « pelle » pour creuser le sol près de racines ne pouvant être cueillies à l’aide d’outils en fer. Le puzzle a commencé à se mettre en place.

Psychobolie: Le médecin et la sorcière

En 1935, Ángelos Tanágras, né de son vrai nom Ángelos Evangelídis (1875–1971), donne une  conférence de parapsychologie à Bruxelles au Luxor Palace. C’est la Société belge de recherches psychiques (SBRP) qui a organisé l’évènement. C’est la première étape d’un circuit de lectures en Europe.

Il vient parler de  ses expériences sur la psychobolie,  une théorie qui postule que l’âme humaine peut projeter une forme d’énergie ou de substance biologique à distance (une « projection d’énergie psychique ») capable d’influencer la matière ou l’esprit d’autrui.

Pour valider cette hypothèse, Tanagras s’est appuyé sur les démonstrations de Cleio (de son vrai nom Koula Ghioka), une jeune femme devenue la médium vedette de la Société hellénique de psychophysiologie dont il est le fondateur. Son exercice de psychokinésie le plus célèbre consiste à déplacer une aiguille de boussole par la puissance de son esprit.

Ángelos Tanágras est un ancien médecin militaire d’un grade équivalent à celui de médecin-amiral de la marine royale grecque, un écrivain de renom et le pionnier de la parapsychologie et des recherches psychiques en Grèce. Outre Cleio, il utilisait d’autres sensitifs pour ses expériences.

Au cours de la soirée au Luxor, on lui présente Sara, une diseuse de bonne aventure manouche (drabardi et drabarni), qui l’impressionne par ses apparents pouvoirs psychiques. Loin des clichés, elle a quitté ses atours de « sorcière gitane», porte une très sobre robe noire et dégage un charme extraordinaire. Le médecin promet de reprendre contact avec elle après sa tournée en Europe. Il veut l’inviter à Athènes.

En 1937, il finalise le financement et la logistique du voyage jusqu’au Pirée où il l’accueillera. Sa fille Lissa, âgée de 5 ans l’accompagnera. En échange, Sara se soumettra à tous les tests nécessaires contre un défraiement.

Elle pose toutefois une condition particulière: elle doit pouvoir rejoindre un endroit précis en Thessalie, au pied du mont Olympe au plus tard le 20 septembre de cette année. Ángelos accepte, il l’accueillera au Pirée et mettra à sa disposition une voiture et un chauffeur.

Le 2 septembre, la mère et sa fille embarquent donc sur le Cairo, un navire mixte de la compagnie Deutsche Levante-Linie (DLL) pour une traversée de deux semaines environ avant de débarquer au Pirée. Malgré un léger mal de mer, le voyage se passe sans encombre.

Elles sont accueillies et amenées au 67b, rue Aristotelous, le domicile du docteur Tanágras.

 

Thessalie

La Mandragore

Après deux jours de voyage éprouvant en voiture, le lundi 20 septembre 1937, Sara e Kali (la drabardi) arrive en Thessalie avec sa fille Lissa. Le chauffeur d’Angélos les accompagne jusqu’à une petite ferme en adobe près du village d’Agios Dimitrios. Les paysans la reçoivent chaleureusement comme une sœur. La discussion se passe en romani.

Sara possède un secret soigneusement gardé par ses aïeules et dont elle est l’héritière. C’est un trésor inestimable qu’il est temps de « récolter ». Depuis 10 ans, elle surveille de loin l’évolution d’une plante rare qui vient d’atteindre sa maturité. La plante est gardée par une famille de bergers tziganes sédentaires habitant au pied du mont Olympe.

La mandragore possède un cycle de vie inversé par rapport aux autres plantes.

Durant les mois de juillet et août, la chaleur intense de Thessalie dessèche totalement les feuilles et les fruits de la plante. La mandragore entre en dormance complète.

En septembre, toute l’énergie, les sucres et les alcaloïdes de la plante sont concentrés et “rapatriés” exclusivement dans la racine. Et cette nuit, il y a pleine lune.

C’est à ce moment précis que la racine est la plus gorgée de matière et la plus ferme. Si on la déterrait au printemps, elle serait pleine d’eau, molle, et rétrécirait ou pourrirait de moitié lors du séchage. De plus, le sol thessalien, cuit par le soleil d’été, commence à s’ameublir avec les premières pluies de septembre, facilitant l’extraction sans casser les précieuses “jambes” de la racine.

La récolte se fera exclusivement de nuit. La pleine lune de septembre (lune des moissons) offre la lumière nécessaire pour travailler sans torche. La tradition antique (déjà rapportée par Théophraste et Pline) exige que le cueilleur se place dos au vent. Les effluves de la plante fraîchement déterrée sont jugés si toxiques qu’ils pouvaient rendre fou ou sceller le destin du cueilleur si le vent les poussait vers son visage.

Comme il a plus récemment, la terre est meuble.

Avant de creuser, Sara trace trois cercles concentriques autour de la mandragore avec son bâton ferré pour emprisonner le Mandragouros (l’esprit de la racine) et le couper des forces souterraines infernales. Elle déterre la racine avec la “pelle en os” et coupe les radicelles avec son couteau en silex car le fer risque de détruire le pouvoir de la plante.

Sara se bouche les oreilles avec de la cire d’abeille. Elle enivre le végétal avec du vin, le retire délicatement et couvre son hurlement supposé avec le bruit assourdissant d’une petite trompette de poche. Elle ne croit pas à la légende du cri qui tue le cueilleur lorsqu’il arrache la plante du sol, mais la mise en scène sera certainement rapportée par le chauffeur. Ce dernier espionne l’opération à une certaine distance et le son s’entendra sans difficulté.

La racine est énorme, plus de 50 cm. Dégagée des mottes de terre, elle doit bien peser 3kgs.

Il ne reste plus qu’à la préparer pour son client, un riche collectionneur athénien de l’occulte qui va payer une petite fortune pour ce magnifique spécimen.

Elle va donc bouturer la racine, replanter les morceaux et préparer les futures mandragores. Dans cinq ou six ans, une nouvelle plante sera prête à être récoltée. Avec de la chance, dans dix ans ce sera parfait.

Ensuite, elle affine l’aspect de la mandragore, retaille les radicelles, découpe des encoches pour simuler coudes et genoux dans la plante, toujours à l’aide de la lame de silex et d’un délicat couteau à lame de nacre et manche d’argent. La racine est plongée dans un mélange de cire d’abeille, de résine de pin et de suie de cheminée. Cela masque les traces de couteau, scelle les fentes pour éviter la pourriture et donne à la peau cette teinte brun foncé, presque noire, typique des momies. Pour forcer la racine à prendre une pose spécifique (bras croisés, jambes repliées), Sara l’entoure de gaze hydrophile. En séchant, la racine conservera la posture imposée.

Elle suspend ensuite la mandragore au-dessus d’un feu de bois aromatique. La fumée accélère  la déshydratation, durcit la résine et confère à l’objet une odeur mystique de vieux parchemin et d’encens.

Elle a désormais une forme d’homoncule.

Une fois prête, la mandragore est enroulée dans un morceau de lin fin. L’acheteur devra traiter sa « créature » comme un bébé, il la placera dans un petit coffret en bois précieux  tapissé de velours. La laisser au soleil la dessécherait. Il ne devra pas oublier de la frotter régulièrement avec une huile d’olive consacrée, provenant idéalement d’une église (ou d’un monastère du mont Athos).

Enfin, dernière précaution, certains rituels exigeaient de placer une pièce de monnaie en argent sous la racine dans son coffret pour “attirer” la fortune.

La drabardi se rend ensuite à Athènes pour retrouver son client. Et toucher son salaire. Inutile de préciser qu’elle sait comment conter l’aventure mystique qui rendra l’achat irrésistible.

Puis, elle retourne au siège de la Société hellénique de psychophysiologie et complète les expériences « parapsychologiques » préparées par le docteur Tanagras.

 

 

Note : Trois ans plus tard, à cause de l’inflation de la monnaie grecque, ce billet ne vaudra même plus le prix du papier.

L’illustration qui ouvre cet article vient du  livre des herbes étrangleuses, vénéneuses, hallucinogènes, carnivores et maléfiques , écrit par Pierre Ferran publié dans la collection Marabout en 1973.

Bâton Prophylactique au serpent

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Prikaza, une lignée de sorcières.

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17/08/26