10/08/26
Dans le coffre aux poisons de la drabardi (voir Prikaza, lien dans le texte) se trouve un étrange chapelet de sorcière (début XIXème siècle) dont l’utilisation précise nous a longtemps intrigué. Outre le fait qu’il sert à répéter les incantations et les psaumes traditionnels utilisés par les guérisseuses, nous avons découvert un usage inattendu que nous appellerons « le Chemin des Perles ».
Voici donc les poissons et les poisons
“Nivashi, Nivashi, šun man!
Na čar tu marno manušes,
Na xal lesko rat, na phag leske kokala.
Andro paj tu san baro,
Andro paj me čhivav tiro barilo,
Dikh ko mačo, dikh ko mulo,
Mukh le manušes te dživcl!
Avâ, avâ, andr’o paj!”
La traduction en français
“Nivashi, Nivashi, écoute-moi !
Ne tourmente pas cet homme,
Ne mange pas son sang, ne brise pas ses os.
Dans l’eau tu es grand,
Mais dans l’eau je jette ton image (ton talisman).
Regarde le poisson, regarde le crâne,
Laisse cet homme vivre !
Va-t’en, retourne dans l’eau !”
Incantation traditionnelle d’exorcisme (en romani ancien) inspirée des rituels roms d’Europe centrale (notamment collectés par des folkloristes comme Heinrich von Wlislocki), (notamment son ouvrage de référence Volksglaube und religiöser Brauch der Zigeuner, 1891). Ces formules ont ensuite été popularisées dans le monde anglophone et francophone par l’orientaliste Charles Godfrey Leland dans son célèbre livre Gypsy Sorcery and Fortune Telling (1891).
Elle est utilisée par la drabardi pour soigner une personne rendue malade par les esprits des eaux.
Dans la mythologie et les croyances traditionnelles roms, le Nivashi (ou Nivasi) est un esprit ou démon des eaux (semblable aux ondins, aux vouivres ou aux nixes slaves comme la Rusalka). Les Nivashi sont réputés pour vivre dans les rivières et les lacs profonds. Ils ont le pouvoir de capturer les nageurs ou de provoquer des maladies psychiques ou physiques en s’emparant de l’esprit d’un être humain.
La formule sert à renvoyer le démon dans son élément naturel (l’eau) pour guérir une personne possédée ou malade. L’exorciste (souvent une Chovihani, une sorcière/guérisseuse rom) jetait généralement une offrande ou une amulette symbolisant le Nivashi (Lává Niváshi ádá bolditori te láhá m’re čaveskro rovipen… »
(Traduction : « Prends, Nivashi, cette offrande, et emporte avec elle les pleurs de mon enfant.. dans un cours d’eau pour sceller le sort et détourner le regard de l’entité vers un poisson (mačo) ou un esprit errant (mulo) plutôt que vers la victime.
Le rituel s’exécute à la nuit tombée, au bord d’une rivière, en égrenant le chapelet au poisson et en jetant de l’eau vers l’amont. Le poisson est également un symbole chrétien qui fait double emploi comme amulette apotropaïque.
Tiro Barilo
Le chapelet sert également à doser les poisons pour obtenir différents résultats et occupe un espace minimum dans la roulotte. Nous allons donc nous intéresser aux différentes plantes toxiques se trouvant dans le coffre.
La drabardi parcourt en cycles réguliers un trajet circulaire en Europe qui lui permet de récolter certains « simples » aux bons moments.
En prenant son temps, elle calque son voyage sur le rythme des saisons et des floraisons. Les plantes trouvées dans son coffre forment une pharmacopée de l’extrême : ce sont toutes des plantes hautement toxiques, mortelles, souvent associées à la sorcellerie, mais qui deviennent de puissants remèdes entre les mains expertes d’une guérisseuse qui sait doser les poisons.
Le chemin des Perles (le comptage des perles permet de doser les préparations)
Première perle (brune) : Dilate les bronches et stoppe les quintes de toux suffocantes.
Deuxième perle (rouge) : Calme les spasmes utérins des accouchements difficiles.
Troisième perle (beige) : Dilate les pupilles de la drabardi pour ses rituels de chiromancie nocturne.
Le mot belladonna rappelle les femmes italiennes qui l’utilisaient pour dilater leurs pupilles. La drabardi utilise le suc des baies hautement dilué pour ses rituels de divination : cela dilate ses pupilles dans la pénombre de la roulotte, lui donnant un regard magnétique pour lire l’avenir. Médicalement, c’est un puissant antispasmodique contre les crises d’asthme ou les coliques dues aux règles.
La butée : La 4e perle est le Crâne. Une 4e goutte plongerait le patient dans un délire furieux et une cécité temporaire, avant d’arrêter sa respiration.
La butée : La 3e perle est le Crâne. La mandragore étant extraite au silex (ou sans outil de fer) dans la zone méditerranéenne, sa sève pure est d’une puissance tellurique ; une 3e goutte provoquerait un coma léthargique dont le malade ne se réveillerait jamais.
La butée : Immédiatement après, le pouce heurte le Crâne. L’aconit de la Forêt-Noire est le poison le plus foudroyant de son coffre. Une deuxième goutte paralyse le système nerveux et fige le cœur en quelques minutes. C’est la plante qui demande la concentration la plus absolue sous la lampe à pétrole pour ne pas surdoser accidentellement.
La butée : Si elle manipule par malheur le tourteau de ricin (le résidu solide contenant le poison), le pouce revient se verrouiller sur le Crâne, car la moindre pincée de cette poudre blanche dans l’eau vive serait une sentence de mort.
La butée: La 3e perle est le Crâne en os La datura est une plante traîtresse, car la frontière entre son effet thérapeutique et son action destructrice est minuscule.
Une 3e goutte ne tue pas immédiatement (comme l’aconit), mais elle provoque une déconnexion totale et terrifiante de la réalité : des hallucinations effrayantes, une soif dévorante, une amnésie complète et un délire qui peut durer plusieurs jours. La drabardi sait qu’une erreur de dosage avec cette herbe condamne l’esprit du malade à errer parmi les Mulo (les esprits) avant même que le corps ne lâche.
6. La Jusquiame noire : Le sommeil des fous
L’Herbe aux dents : Historiquement, les graines de jusquiame étaient brûlées sur du charbon et le patient en inspirait la fumée pour calmer les rages de dents (les fameux « vers de dents » de la médecine populaire). C’est l’effet anesthésiant local des alcaloïdes.
Le délire furieux : Contrairement à la Belladone qui provoque souvent un délire plus passif ou hallucinatoire, la jusquiame noire (particulièrement riche en scopolamine et hyoscyamine) est réputée pour déclencher une forme de folie furieuse et d’agitation motrice extrême avant de paralyser le système nerveux.
Les champignons.
Appelé familièrement le « psilo », ce petit champignon au chapeau pointu en forme de fer de lance pousse dès la fin de l’été.
Riche en psilocybine et en baeocystine, des molécules hallucinogènes qui altèrent puissamment les cinq sens à la fois.
C’est le champignon le plus iconique des contes de fées allemands, avec son grand chapeau rouge vif parsemé de verrues blanches.
10/08/26