La Main de la Fiyet Lalo

Ti Zwazo kote ou prale

Mwenn prale kay fiyét lalo

Fiyét lalo kon manje ti moun

Si ou ale lap manje ou tou

Ti Zwazo: (comptine enfantine d’Haïti)

 

Petit oiseau, où vas-tu?

Je vais chez la fillette Lalo.

La fillette Lalo mange les enfants.

Si tu y vas, elle te mangera aussi.

Parmi les artefacts que mon contact me ramena de Port-au-Prince, se trouvait une étrange main momifiée aux ongles démesurés. Il l’avait acquise avec quelques objets d’un bokor, un « sorcier » haïtien travaillant des deux mains : pour le bien ou pour le mal, pourvu qu’un le paye.

Le houngan surnommé « Si Malin Cherchant *», maintenant disparu, le jurait sur la tête des ancêtres : “cette relique n’était rien d’autre que la patte d’une Lougarou, une de ces maudites créatures qui hantent les mornes de l’île. Une femme de grand âge qui, sitôt le soleil tombé, troquait sa peau de chrétienne pour celle d’un monstre assoiffé du sang des ti-moun. La chose restait là, clouée au mur de son badji, témoignant devant Dieu et devant les hommes que le vieux avait délivré la terre magique d’une de ses plus féroces diablesses. On murmurait même, à voix basse sous les tonnelles, qu’elle avait les traits de la terrible Madame Max Adolphe.”

 Les femmes membres de la milice des Tonton Macoute en Haïti étaient appelées les Fillettes Lalo (ou Fiyet Lalo en créole). Le terme “Lalo” fait référence à un personnage de conte populaire haïtien, une sorte d’ogresse ou de diablesse qui kidnappe et dévore les enfants. Ce nom a été choisi pour inspirer la même terreur que celui des “Tontons Macoutes” (l’oncle au sac).

Elles constituaient la branche féminine de la Milice de Volontaires de la Sécurité Nationale (MVSN), créée par le dictateur François “Papa Doc” Duvalier. Elles participaient activement à la répression, à la délation et aux actes de torture du régime.

En Haïti, la lougarou est traditionnellement une femme qui, la nuit venue, retire sa peau pour se transformer en oiseau de proie, en monstre ou en créature volante afin de sucer le sang des nouveau-nés. La Fillette Lalo partage cette nature de prédatrice nocturne dans l’esprit populaire.

La chef la plus célèbre de cette milice féminine était Madame Max Adolphe (de son vrai nom Rosalie Bosquet). Surnommée la “garde-chiourme de Fort-Dimanche”, elle était considérée comme le bras droit de Papa Doc. Même si son rôle de cheffe des Tontons Macoutes la lie au loa Kouzen Zaka (loa Rada de l’agriculture), l’imaginaire haïtien l’associe plutôt au loa Marinette Pyé Chèche, la plus brutale des esprits Petwo. Son sadisme et sa brutalité étaient légendaires.

Après la chute du régime de Jean-Claude “Bébé Doc” Duvalier en février 1986, le sort exact de Madame Max Adolphe demeure entouré de mystère, bien qu’il soit largement admis qu’elle ait réussi à fuir Haïti.

Au moment du renversement des Duvalier, elle s’est volatilisée pour échapper à la vindicte populaire (le “dechoukaj”). Selon plusieurs sources, elle aurait quitté le pays juste avant ou au moment du départ définitif du président. La rumeur la plus persistante, relayée par certains chercheurs et médias, indique qu’elle aurait vécu dans l’anonymat aux États-Unis. Certaines informations mentionnent un décès survenu en 1998 à l’âge de 96 ans (bien que cela contredise sa date de naissance officielle de 1925)

Elle n’a jamais été capturée ni jugée pour les nombreux crimes commis à la prison de Fort-Dimanche. Elle est officiellement considérée comme disparue depuis février 1986. Lors du retour surprise de Jean-Claude Duvalier en Haïti en 2011, des témoins ont prétendu l’avoir aperçue au parquet de Port-au-Prince lors de la comparution de l’ancien dictateur, mais cette information n’a jamais été formellement confirmée par les autorités ou des preuves photographiques irréfutables.

Toutefois, une rumeur qui hante Port-au-Prince suggère qu’une fois son pouvoir neutralisé, son ti-bon-ange fut capturé dans un miroir convexe appelé “miroir de sorcière”. L’exigüité de sa prison transforma petit à petit son âme en une créature maléfique au service d’un bokor. D’autant plus, qu’elle ne fut jamais transférée dans un govi.

Mais comme toujours la vérité se trouve quelque part entre mythe et réalité.

Alors, œuvre d’artiste, Pwen de pouvoir ou patte de loup-garou ? La relique a repris son trône sur le mur, dans le secret du Badji du Surnatéum.

Note: Pourquoi la main gauche?

Dans de nombreuses traditions, y compris certaines interprétations du vaudou, la main gauche est associée au « travail de la main gauche » (travay ak de men ou sèvi de men), lié à la magie noire, aux pactes avec les forces souterraines et à la sorcellerie. Pour une figure perçue comme une lougarou, c’est la main du pouvoir occulte et destructeur. Trancher la main gauche c’est détruire totalement son pouvoir. Mais aussi créer un pwen (objet magique) pour s’en emparer.

Note 2: à propos du Bokor Si Malin Cherchant

* Ce n’était pas la première fois que nos routes se croisaient, mais c’est une autre histoire. Il avait fui Haïti en 1964, pour échapper aux Vêpres de Jérémie, un des épisodes les plus sanglants de l’île. Une partie de sa famille avait été massacrée. Nous nous sommes rencontrés à l’ULB, il était un peu plus âgé que moi, terminait un doctorat en pharmacie (sur les poisons tropicaux, je crois) et, comme moi, se passionnait pour les tours de close-up. Il connaissait très bien les mythes vaudous, nous échangions souvent sur la magie, dans un sens très large. Vers 1984, il retourna chez lui pour préparer et participer à la révolution prolétarienne qui eut lieu deux ans plus tard.

Certains détails laissent penser que contrairement à une opinion répandue, madame Max Adolphe n’a jamais quitté Haïti.

 

le Bokor, son Pé et son Badji

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11/04/26