16/02/26
L’ombre des Montagnes Noires s’étirait sur Ennery. Ce jour-là, en 1907, le sol de l’Artibonite semblait plus lourd qu’à l’accoutumée. On descendait dans sa tombe Felicia Felix-Mentor, vingt-neuf ans, fauchée en pleine sève par une maladie dont les symptômes ne se trouvaient dans aucun manuel de médecine. Mais se lisaient clairement dans les murmures terrifiés du voisinage : l’envoûtement.
Un Bokor avait jeté son dévolu sur elle. On disait qu’il lui avait soufflé au visage une poussière d’outre-tombe, un cocktail de diodon et d’ossements humains, pour en faire une chose sans nom, une servante de l’ombre, une zombi.
Mais le cimetière d’Ennery n’était pas une terre abandonnée. C’était le domaine de Maman Brigitte. La Grande Dame Guédé, aux jurons fleuris et à la robe de dentelle, n’appréciait guère que l’on vienne braconner sur ses terres. Surtout quand la proie était Felicia, une fidèle hounsi dévouée à Erzulie Dantor (son loa de tête) qui savait honorer les esprits et les défunts avec la déférence due à leur rang.
(Œuvre de Dubreus Lhérisson, Haïti)
Le soir des funérailles, alors que le silence se faisait épais, la rumeur des esprits s’éveilla. Le Bokor revint, son contrepoison en main, prêt à réclamer son dû avant que la chair ne se fige. Mais il ne trouva pas une tombe déserte. Sur la pierre fraîche, Maman Brigitte avait placé un objet incongru, un vestige de l’époque des maisons de commerces françaises d’Haïti : le Jeu des Sorciers.
La Guédé fulminait contre l’injustice faite à Félicia, mais elle ne pouvait pas se salir les mains, la jeune femme ne lui appartenait pas encore. Elle convoqua son champion, Toussaint, un homme dont l’âme oscillait entre deux mondes. Il devait affronter le sorcier.
— « Joue, Toussaint !, grinça la voix de la loa, mêlée au vent, Si tu gagnes, Félicia reste mienne, mais Erzulie sera libérée. Si tu perds, elle et sa Mêt têt seront emportées comme esclaves. »
Ce qui se passa cette nuit-là, entre les dés d’os et les incantations, nul vivant ne saurait le dire sans perdre la raison. Mais presque trente ans plus tard, en 1936, le mystère prit une forme charnelle. Une femme apparut, nue, errant comme une âme en peine sur une route de l’Artibonite. C’était elle. Felicia.
Quand Zora Neale Hurston braqua son objectif sur elle pour le magazine LIFE, elle ne vit pas une ressuscitée, mais une naufragée. Les paupières brûlées , le regard fixé sur un horizon que les vivants ne peuvent percevoir, Felicia ne parlait plus. Elle émettait des sons inarticulés, une langue de terre et de racines, le prix amer d’un duel remporté, mais d’une vie à jamais brisée.
16/02/26