23/09/26
Lorsque Thomas O’Malley frappait le sol trois fois de sa canne, ce n’était pas uniquement pour attirer le passant. Dans les croyances les plus sombres des landes irlandaises, le Bata na Luanaitísídhe (Le Bâton des Fairies de la Lune), n’est pas une simple canne, mais un instrument magique, un bâton de pouvoir. C’est l’outil sacré du Draoi (le sorcier) ou de la Bean Feasa (la femme de savoir) qui a scellé un pacte avec les puissances invisibles de la nuit.
La canne date de la seconde moitié du XIXe siècle.
Le fût noir et noueux provient d’un buisson de Draighneog (l’épine noire) ayant poussé à la frontière exacte entre une terre consacrée et une terre sauvage. L’épine noire est régie par la Cailleach (la Déesse-sorcière de l’hiver) et habitée par les Lunantishee (les fairies gardiennes). La Cailleach elle-même utilise ce bâton (appelé slachdan en gaélique écossais) pour congeler la terre et la transformer. Le destin du bâton symbolise le cycle éternel des saisons. Le règne de la Cailleach commence à la Samhain (1er novembre) et s’achève à la Beltaine (1er mai) ou à la Imbolc (1er février), dates auxquelles elle cède sa place à Brighid), la déesse du printemps et du renouveau.
Selon la légende, lorsque le printemps arrive et que sa force décline, la Cailleach jette son bâton sous un buisson de houx ou d’ajonc (ce qui explique pourquoi rien ne pousse jamais sous ces plantes). Dans d’autres versions, c’est le geste de lâcher ou de perdre son bâton qui marque sa défaite face au soleil levant, déclenchant instantanément la fonte des glaces et le retour de la vie.
Selon la tradition, ce bois ne peut être cueilli qu’à une seule date : la nuit du 11 mai, sous la lumière d’une lune rousse. L’épine noire (ou prunellier) est profondément liée au monde des fairies (le Petit Peuple) dans le folklore celtique, en particulier en Irlande et en Écosse. Elle y est d’ailleurs carrément surnommée le « Fairy Tree » (l’arbre des fées).
Selon le folklore irlandais, l’épine noire est habitée et gardée par une catégorie spécifique de fées appelées les Lunantishee (ou Lunantishees). Ces créatures n’ont rien de la gentille Fée Clochette. Ce sont des êtres minces, d’apparence spectrale, au doigts minces et noueux, qui sortent principalement pendant les pleines lunes. Ils interdisent formellement que l’on coupe le bois d’épine noire à des dates clés comme le 11 mai (Beltaine) ou le 11 novembre (l’ancien Samhain). Quiconque brave cet interdit s’expose à de graves sorts ou à une immense malchance.
C’est à cet instant précis que les Luanaitísí abandonnent leur garde pour danser dans le ciel. Le sorcier doit couper la branche d’un seul coup de serpe d’argent, puis verser du lait et du miel à la racine de l’arbuste pour apaiser la fureur de ces créatures. Si le rituel échoue, le bois se dessèche et flétrit le bras de celui qui le touche.
Le crâne qui coiffe le bâton est taillé dans un morceau d’ivoire ancien, une matière noble appelée « l’os de la terre ». Fixe, lisse et d’une blancheur de craie qui contraste violemment avec la noirceur du bois, il représente la Lune elle-même. Décroissante et blanche, elle rappelle la fin de toutes choses (Memento Mori).
Le sorcier peut parfois trouver la canne abandonnée par la Cailleach. Traditionnellement, posséder le Bata na Luanaitísí confère au sorcier plusieurs pouvoirs:
En frappant trois fois le sol sous une haie d’épine noire lors d’une nuit de pleine lune, le magicien peut ouvrir un portail temporaire vers le royaume des fées. Les excroissances sombres du bois agissent comme des aiguillons psychiques. Elles permettent de canaliser les sorts de bannissement, de figer un ennemi par la peur ou de dissimuler le porteur dans le brouillard nocturne.
Armé de son bâton il peut commander aux esprits et aux spectres et dialoguer avec eux. Il peut également pétrifier les monstres et créatures du monde des fairies et parfois même des humains.
Bien que le pommeau en ivoire soit trop fragile pour le combat physique, les Luanaitísí protègent magiquement le « Bonimenteur de fées », aucune arme de fer (le métal que les fées détestent) ne peut l’atteindre tant que le bâton est dressé entre lui et le danger.
Cette canne est également l’outil typique de la sorcière ou du sorcier (Hedge Witch) qui « chevauche la haie » (riding the hedge), une métaphore ancienne pour désigner le voyage chamanique ou l’état de transe permettant de visiter le royaume des fées.
23/09/26