la Princesse russe

Les jouets capturent parfois les rêves et les espoirs des enfants qui les ont longtemps chéris. Lorsque nous grandissons, l’âme de notre jeunesse reste accrochée dans les filets de ces pêcheurs, ce qui l’empêche de s’évanouir à tout jamais. Les jouets peuvent devenir les plus puissants des instruments magiques, car ils contiennent l’émotion à l’état pur, inaltérée par des années de conventions sociales.

Plus tard, il peut être possible de réveiller ces Entités, de les réanimer, mais ce n’est pas toujours sans risque…

Laissez-vous emporter par ce conte de fées écrit en juillet 1943. Il voyage entre rêve et réalité, dans une zone crépusculaire.

Le bruit des bottes scandant le pas de l’oie empêchait plus d’un bruxellois de dormir tranquillement, et les bombardements menaçaient à nouveau de secouer la capitale occupée.

Marie se décida enfin à déblayer et à réaménager un coin de la cave pour accueillir d’autres invités, ou servir de refuge en cas d’attaque aérienne. L’odeur de renfermé y était si forte qu’elle prenait à la gorge, l’obligeant à poser un mouchoir parfumé à l’essence de violettes sur sa bouche. Le nettoyage et l’assainissement du lieu allaient l’occuper un bon moment.

Un mélange hétéroclite d’objets inutiles dont elle allait se débarrasser fut sa première cible.

C’est là qu’elle retrouva la valise, partiellement couverte d’une couche blanche de moisissure grasse qui s’était développée entre le cuir et la housse en coton. Mais curieusement, ni l’intérieur de l’objet ni son contenu n’avait souffert.

C’était une belle Barber verte venant de Bradford, un ancien cadeau de communion dont l’exceptionnelle qualité défiait le temps.

En l’ouvrant, submergée par les images de son enfance, elle se sentit transportée au bord des larmes.

Une superbe poupée russe au visage délicat de porcelaine s’y reposait ainsi qu’un carnet de poésie vierge, un jeu de mignonnettes inutilisées et une vieille boite à thé remplie de souvenirs grappillés à gauche ou à droite ou ramenés lors des nombreux voyages par ses parents.

Le nom de la poupée était Vassilissa, la princesse Grenouille.

Un cauchemar qui n’avait cessé de la hanter pendant son enfance revint à la surface.

Marie se souvint de l’époque où elle était petite fille, et décida de raconter l’histoire de sa jeunesse à Fay, sa fille.

Elle ouvrit son carnet de poésie, trempa sa plume dans une encre bleue d’azur et se mit à écrire un conte de fées; celui d’une vengeance et d’une étrange malédiction dont elle se sentait toujours responsable…

Un conte de fées, un conte pour Fay doit toujours être introduit par quatre mots magiques…

Il était une fois…

une petite fille blonde comme les blés, belle comme une nuit de pleine lune, aux magnifiques yeux gris-bleus; répondant au joli nom de Marie. Elle était née dans un lointain pays appelé la Russie, le 12 août de l’année 1904 (encore que d’après le calendrier russe, il s’agirait du 31 juillet).

Son papa, géologue de nationalité belge, prospectait accompagné de son épouse dans de nombreux pays étrangers.

Tout cela ne serait somme toute que très banal, si elle n’avait vu le jour au même moment qu’un petit prince nommé Alexis Nicolaévitch. Les anges avaient souri deux fois ce jour-la.

Durant leur séjour dans ce pays, les parents de la petite fille furent invités à la cour de l’empereur, et Marie se lia naturellement d’amitié avec le petit prince. Comme les enfants le font parfois, ils se jurèrent de rester ensembles pour toujours.

Lors de leur anniversaire commun de six ans, la petite fille reçut une magnifique poupée ancienne représentant une princesse russe, de la part d’Anastasia, une des sœurs de son ami. Peut-être qu’un jour, elle aussi deviendrait une princesse…

Mais un voile sombre vient assombrir l’histoire; le petit prince était gravement malade.

Sa maman, désespérée, l’isola progressivement du reste du monde pour le protéger. La plus petite blessure pouvait le tuer, le vider de son sang, et certaines crises provoquaient une douleur intolérable.

Et comme cela arrive dans les contes de fées, lorsque le petit prince tombe malade, le pays entre dans une période de grande désolation.

Aucun médecin ne pouvait guérir Alexis.

C’est alors qu’apparut le magicien.

Moine, visionnaire, illusionniste, conducteur d’âmes, il possédait le savoir et le pouvoir nécessaires pour calmer le mal et les souffrances du petit prince. Comme un voleur d’âmes, il fut introduit au palais.

Marie ne le rencontra qu’une fois, chez madame Vouiborova.

Il empestait l’alcool et l’ail. Il posa sa main sur la poupée, regarda la petite fille et prononça un seul et unique mot: “Alexis “.

Une impression de terreur venant du plus profond de son être paralysa Marie…..

Tout remède a, hélas, une face noire, et l’emprise du moine s’étendit sur la famille impériale.

L’empereur ne fut bientôt plus que l’ombre de lui-même, et l’impératrice s’éloigna encore davantage de la réalité.

La petite fille ne vit plus son ami. Mais elle communiquait avec sa poupée qui devint sa seule compagne, son gentil prince ne la rejoignait que dans ses rêves.

Puis vinrent les troubles. Une guerre éclata en Europe, ainsi que des manifestations d’hostilité vis-à-vis de l’empereur, et Marie fut envoyée par ses parents dans une famille d’accueil en Belgique.

Plus isolée que jamais, elle se renferma sur elle-même et n’ouvrit plus son cœur qu’à sa poupée, sa confidente intime. Il lui sembla de plus en plus que celle-ci lui répondait.

Elève modèle, elle recevait des bons points à l’école, qu’elle imaginait être des messages de son prince charmant. Car ces bons points comportaient des maximes chrétiennes.

La première question qu’elle posa à sa poupée fut: ” Es-tu pris par la violence de la guerre?

Elle lut la réponse sur le bon point: ” Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre.

Quelque temps après, le moine fut brutalement assassiné. Mais il avait prédit que six semaines après sa disparition, le petit prince recommencerait à souffrir, et que la famille impériale serait condamnée. Le décompte avait commencé.

Apprenant la nouvelle, elle demanda: ” Alexis, comment te sens-tu?

Les souffrances de la terre n’ont point de proportion avec la gloire du ciel. ” fut la réponse du bout de papier.

Pendant plus d’une année, elle n’interrogea plus sa poupée.

Jusqu’au mardi 16 juillet 1918 où, après avoir fait un horrible cauchemar, elle posa sa dernière question.

La maxime disait: ” La mort viendra comme un voleur, au moment où l’on y pensera le moins.

Durant la nuit précédente le Tsar Nicolas II et toute sa famille furent massacrés par le juif bolchevique Yourovski et ses hommes dans la maison Ipatief à Ekaterinbourg..…

Dans sa colère et sa tristesse, la petite fille souhaita que tous ceux qui étaient responsables de ce crime horrible furent punis de la plus épouvantable manière. Et elle traça à l’envers le signe magique préféré de l’impératrice Alexandra, symbole de sa vengeance. La dernière marque que la tsarine avait imprimée sur les murs de sa prison, pour se protéger du mal. Ce signe était un Svastika, qui allait devenir tristement célèbre sous le nom de croix gammée.

Le petit prince aurait sa revanche…

Marie, dans Bruxelles occupée, le 12 août 1943

Background du carnet de poésie

Marie est né le 12 août 1904, à Saint Pétersbourg.

En 1943, mariée, elle se trouve en Belgique occupée par les nazis et décide d’écrire un souvenir d’enfance à l’intention de sa petite fille, Fay (du nom de sa grand-mère), qui a 6 ans.

Elle voyage entre la Belgique, la Russie et d’autres pays étrangers entre 1904 et 1913, en accompagnant ses parents dans leurs déplacements professionnels. Son père est ingénieur. Un jour, il est reçu par le Tsar et Marie croise Alexis.

En 1913, des menaces de guerre se faisant sentir, ses parents l’envoient en pension en Belgique, dans une famille liégeoise. Elle y restera jusqu’en 1924. Ses parents fuient la Russie en 1917.

Elle s’enferme dans ses rêves d’enfants et commence à utiliser sa poupée à des fins « magiques ».

Le matériel comporte une poupée princesse russe de la fin du 19è siècle (probablement  Vassilissa, une Princesse Grenouille), un carnet de poésie, une icône de la Vierge de Kazan, un carnet de voyage relatant la fuite de Russie de ses parents, une boite à thé russe d’avant la révolution contenant ses souvenirs (bon points, carnet de bal russe du début du siècle…), un document russe donnant les pleins pouvoirs au porteur un ouvrage de 1934, traitant de la révolution de 1917.

Le tout repose dans une superbe petite valise verte de jeune fille, datant du début du siècle.

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10/02/22