21/06/26
Très jolie poupée traditionnelle japonaise Kokeshi (Dento Kokeshi) ornée d’un motif Daruma peint sur son corps.
Ce style élancé avec une tête arrondie, un col à rayures concentriques et un motif inférieur noir très expressif correspond au style traditionnel Tsugaru (originaire de la préfecture d’Aomori), souvent réalisé par des artisans renommés de cette lignée comme la famille Muramoto*.
Le visage farouche dessiné sur le bas du corps représente Bodhidharma, le moine fondateur du bouddhisme Zen.Le Daruma incarne le courage, la résilience et la capacité à se relever face aux épreuves (faisant écho au proverbe japonais « tomber sept fois, se relever huit »).
Les poupées Kokeshi associées au Daruma sont traditionnellement offertes comme vœux de bonne santé, de protection contre les maladies et de succès dans la réalisation de projets personnels
Les poupées Kokeshi sont entourées de plusieurs histoires et croyances populaires fascinantes, oscillant entre des traditions bienveillantes et des mythes urbains plus sombres.
Dans le folklore des régions thermales (onsen) du Nord-Est du Japon (Tohoku), les Kokeshi étaient bien plus que de simples jouets. Fabriquées en bois vert (souvent du cornouiller ou du cerisier), la croyance populaire voulait que ces poupées protègent les maisons en bois des incendies.
Les parents en offraient à leurs enfants pour chasser les mauvais esprits, prévenir les maladies infantiles et apporter la chance. On pensait que la poupée absorbait les malheurs à la place de l’enfant.
Une légende paysanne associe la fabrication des Kokeshi aux esprits de la nature et des moissons (Kami).
Le bois utilisé pour les sculpter était considéré comme un réceptacle pour les dieux de la montagne. (Ici du mizuki, le cornouiller de Japon). Posséder une Kokeshi chez soi garantissait la bienveillance de ces esprits, assurant ainsi de bonnes récoltes de riz et la prospérité du foyer.
Toutefois, il existe une légende urbaine persistante, particulièrement à l’étranger, qui donne une origine tragique aux Kokeshi.
Une interprétation phonétique tardive a découpé le mot Kokeshi en deux kanjis : Ko (enfant) et Keshi (effacer/disparaître). Selon cette théorie, les poupées auraient été créées au XIXe siècle en mémoire des enfants sacrifiés lors des périodes de grande famine dans le Tohoku.
Les linguistes et historiens japonais ont réfuté ce mythe. À l’origine, le nom variait selon les villages (Kideko, Kogesu) et s’écrivait simplement en caractères phonétiques (hiragana). Le mot découle en réalité des techniques de fabrication, signifiant plutôt « petite poupée de bois tourné ».
La signature calligraphiée en kanjis sous la base de la poupée se traduit ainsi :
村元 文雄 作 (Muramoto Fumio saku) — « Fait par Fumio Muramoto ».
*Fumio Muramoto (1931–1999) était un artisan et maître tourneur réputé appartenant au style traditionnel Tsugaru (Dento Kokeshi). Basé dans la préfecture d’Aomori, il a étudié l’art des Kokeshi auprès du maître Mori Senzo. Ses créations, notamment ses poupées ornées de visages expressifs de Daruma peints à la main sur un bois magnifiquement tourné, sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs d’art populaire japonais.
Sept Chutes, Huit Vies de Bois
(avec un clin d’œil au Haïku de Vincent Hedan)
Il y a bien des années, dans le village enneigé de Nuruyu Onsen, le maître artisan Muramoto Fumio abattit un vieux cornouiller (mizuki) qui veillait sur la forêt depuis plus d’un siècle. De son bois blanc, il tourna une kokeshi. En haut, il dessina les traits fins d’une fillette ; en bas, il peignit les yeux écarquillés d’un Daruma, le culbuto sacré. L’artisan ignorait que l’esprit centenaire de l’arbre (Kodama) était resté prisonnier des fibres du bois, attendant son heure.
Le bas de cette kokeshi représente un Daruma aux yeux grands ouverts. Graphiquement, l’artisan a déjà “activé” le pouvoir de la figurine. Au Japon, un Daruma dont les deux yeux sont peints est une entité spirituelle complète. Il n’est plus un simple morceau de bois, mais un talisman vivant, une porte ouverte entre le monde des humains et celui des esprits. Un yōkai de passage peut alors s’y installer immédiatement, attiré par ce phare spirituel.
La poupée voyagea à travers les âges d’un hôte à l’autre et finit par croiser ma route. Un ami brocanteur, qui connaît mon penchant naturel pour les objets étranges, me proposa la superbe kokeshi. Il m’avoua, l’air grave, que son épouse ne supportait plus sa présence. Elle l’accusait de troubler ses rêves, de se déplacer seule la nuit en grinçant (kori… kori…, le bruit sourd du bois qui frotte sur l’étagère) et autres fariboles.
Les gens collectionnent parfois des choses sans savoir comment les traiter poliment. À son grand regret, il devait s’en débarrasser et m’offrit la poupée pour un bon prix. Il la nommait déjà Mizuki-san.
J’ai placé la kokeshi sur une hauteur, parmi d’autres raretés du pays du Soleil Levant. Le matin, je la salue en inclinant légèrement la tête : « Ohayō gozaimasu, Mizuki-san. » Pour ne pas la surprendre quand je rentre, je murmure : « Tadaima, Mizuki-san. » Je n’oublie jamais de soigneusement l’épousseter si la poussière s’accumule.
Je sais désormais qu’elle protège la maison et ses occupants. Parfois, elle me répond à sa manière, m’insufflant la philosophie du « Nananobi Yaoki » : « Tomber sept fois, se relever huit fois ». Après tout, c’est ce que fait Daruma sous sa forme de culbuto.
J’éteins maintenant la bougie, comme le veut la tradition des 100 fantômes…
21/06/26