Le chemin des perles

Dans le coffre aux poisons de la drabardi (voir Prikaza, lien dans le texte) se trouve un étrange chapelet de sorcière (début XIXème siècle) dont l’utilisation précise nous a longtemps intrigué. Outre le fait qu’il sert à répéter les psaumes traditionnels utilisés par les guérisseuses, nous avons découvert un usage inattendu que nous appellerons « le Chemin des Perles ».

Il permet de doser les poisons pour obtenir différents résultats et occupe un espace minimum dans la roulotte.

La drabardi parcourt en cycles réguliers un trajet circulaire en Europe qui lui permet de récolter certains « simples » aux bons moments.

Commençons donc par détailler son trajet. Elle voyage en verdine (roulotte traditionnelle) tirée par un solide “gypsy cob”. Elle favorise les routes secondaires et les chemins de campagne pour éviter les voies rapides et dangereuses et prendre son temps pour récolter ses remèdes végétaux

 Le Grand Départ (Bruxelles → La Forêt-Noire)

La sortie de Belgique et la traversée de l’Allemagne de l’Ouest (RFA).

Bien que d’origine tropicale, le ricin est massivement cultivé comme plante d’ornement dans les jardins et les friches d’Europe de l’Ouest (en Belgique et dans le Nord de la France) durant les années 1960 et 1970. Ses grandes feuilles pourpres et ses fruits épineux contiennent de la ricine (un poison foudroyant), mais ses graines regorgent d’huile.

Depuis Bruxelles, elle évite la plaine industrielle. Elle descend vers le sud par les chemins de campagne du Brabant wallon, traverse les forêts de l’Ardenne belge, puis passe la frontière près de Bastogne. Elle traverse le Luxembourg par les petites vallées et entre en Allemagne par la région de la Sarre, pour piquer plein sud vers le Bade-Wurtemberg.

En Allemagne de l’Ouest, elle évite les axes de reconstruction rapide. Elle se réfugie dans les sentiers de la Forêt-Noire (Schwarzwald).

Sous la canopée sombre des sapins de la Forêt-Noire, elle récolte des mousses spécifiques et des écorces de résineux pour ses baumes d’hiver. Elle y trouve aussi certains champignons comme le psilocybe et l’amanite tue-mouche dans les sous-bois humides, les lisières de forêts montagneuses et les bords des ruisseaux ombragés de la Forêt-Noire. Elle récolte l’aconit napel, ses fleurs en forme de casques d’un bleu-violet profond contrastent avec le vert sombre des sapins. La densité des bois cache parfaitement ses feux de camp du regard des autorités locales.

À dose homéopathique, l’aconit ralentit le cœur. Elle l’utilise pour calmer les fièvres nerveuses extrêmes, les névralgies faciales intolérables ou pour apaiser les palpitations des vieillards lors des hivers rudes.

La Descente vers les Balkans (Allemagne → Thessalie)

La grande traversée de la frontière de fer et de la route des empires.

Elle longe le Danube par de vieux chemins de halage en Bavière, passe en Autriche, puis doit traverser ce qui est à l’époque le “Rideau de Fer” (frontière austro-yougoslave). Elle descend à travers la Yougoslavie de Tito via la Croatie, la Bosnie et la Macédoine par les pistes de montagne (les routes n’y sont pas encore goudronnées à cette époque, ce qui est une bénédiction pour les sabots de son cheval. Elle franchit enfin la frontière grecque pour atteindre les plaines entourées de montagnes de la Thessalie.

La Thessalie est une terre de contrastes absolus. Au pied des monastères suspendus des Météores, la chaleur en été est écrasante. Elle voyage de préférence la nuit.

C’est la halte indispensable pour l’attelage. Dans la poussière chaude de Thessalie, elle trouve des plantes méditerranéennes introuvables au Nord (armoises spécifiques, sauges sauvages hyper-concentrées).  C’est là qu’elle récolte la mandragore, plante mystique par excellence, dont la racine anthropomorphe ressemble à un petit corps humain. Dans la tradition rrom, la mandragore (parfois appelée Baulo ou racine de vie) est récoltée avec un immense respect spirituel. Elle utilise des gants de cuir épais et un couteau de silex.

La Remontée et l’Ultime Halte (Thessalie → Petite Pologne)

Le voyage à travers l’Europe de l’Est.

Elle quitte la Grèce, traverse la Bulgarie, puis entame une longue et lente remontée par la Roumanie (les Carpates) et la Hongrie. Elle passe les montagnes Tatras pour entrer en Pologne communiste et finit sa route dans les plaines humides et sylvestres de la Petite-Pologne, pour s’arrêter dans les forêts d’Oświęcim.

Un paysage de bouleaux, de marécages et de brumes froides change des zones très ensoleillées de la Méditerranée. L’ambiance est lourde, chargée d’histoire. Dans les clairières, les terrains calcaires fraîchement retournés et les décombres des forêts de bouleaux en Petite-Pologne (près d’Oświęcim), elle trouve la belladone, dont les baies noires et luisantes ressemblent à des cerises de la mort.

Le mot belladonna rappelle les femmes italiennes qui l’utilisaient pour dilater leurs pupilles. La drabardi utilise le suc des baies hautement dilué pour ses rituels de divination : cela dilate ses pupilles dans la pénombre de la roulotte, lui donnant un regard magnétique pour lire l’avenir. Médicalement, c’est un puissant antispasmodique contre les crises d’asthme ou les coliques dues aux règles.

En prenant son temps, elle calque son voyage sur le rythme des saisons et des floraisons. Les plantes trouvées dans son coffre forment une pharmacopée de l’extrême : ce sont toutes des plantes hautement toxiques, mortelles, souvent associées à la sorcellerie, mais qui deviennent de puissants remèdes entre les mains expertes d’une guérisseuse qui sait doser les poisons.

Le chemin des Perles (le comptage des perles permet de doser les préparations)

  1. La Belladone (Atropa belladonna) : Le regard des étoiles
  • Le dosage de sécurité : 3 gouttes (3 perles précédant le crâne).

Première perle (brune) : Dilate les bronches et stoppe les quintes de toux suffocantes.

Deuxième perle (rouge) : Calme les spasmes utérins des accouchements difficiles.

Troisième perle (beige) : Dilate les pupilles de la drabardi pour ses rituels de chiromancie nocturne.

La butée : La 4e perle est le Crâne. Une 4e goutte plongerait le patient dans un délire furieux et une cécité temporaire, avant d’arrêter sa respiration.

  1. La Mandragore (Mandragora officinarum) : Le sommeil de terre
  • Le dosage de sécurité : 2 gouttes (2 perles précédant le crâne).
  • Le chemin des perles : Première perle (brune) : Engourdit les membres exténués et apaise les douleurs articulaires du vieux cheval Balvalo.
  • Deuxième perle (rouge) : Induit un sommeil lourd et sans rêve, idéal pour amputer un membre ou recoudre une plaie profonde à l’écart des hôpitaux des Gadje.

La butée : La 3e perle est le Crâne. La mandragore étant extraite au silex en Thessalie, sa sève pure est d’une puissance tellurique ; une 3e goutte provoquerait un coma léthargique dont le malade ne se réveillerait jamais.

  1. L’Aconit Napel (Aconitum napellus) : Le feu de glace
  • Le dosage de sécurité : 1 seule goutte (1 unique perle sépare le Poisson du Crâne pour cette préparation).
  • Le chemin des perles : Première perle (rouge comme le sang) : Ralentit instantanément les pulsations d’un cœur qui s’emballe lors des fièvres de poitrine les plus violentes.

La butée : Immédiatement après, le pouce heurte le Crâne. L’aconit de la Forêt-Noire est le poison le plus foudroyant de son coffre. Une deuxième goutte paralyse le système nerveux et fige le cœur en quelques minutes. C’est la plante qui demande la concentration la plus absolue sous la lampe à pétrole pour ne pas surdoser accidentellement.

  1. Le Ricin (Ricinus communis) : La grande purge
  • Le dosage de sécurité : 5 gouttes (Le grand cycle du chapelet, utilisant les perles de l’autre côté du Crâne).
  • Le chemin des perles : La drabardi utilise ici l’huile extraite à froid, séparée de la ricine mortelle. Elle égrène 5 perles pour doser la juste quantité à mélanger à une décoction de chardon violet afin de purifier les viscères d’un malade empoisonné par une nourriture avariée.

La butée : Si elle manipule par malheur le tourteau de ricin (le résidu solide contenant le poison), le pouce revient se verrouiller sur le Crâne, car la moindre pincée de cette poudre blanche dans l’eau vive serait une sentence de mort.

  1. La Datura stramonium (souvent appelée Pomme épineuse, Herbe aux sorcières ou Stramoine) L’herbe de vision.
  • Le lieu de récolte : Elle la cueille à la fin de l’été en Belgique ou dans le Nord de la France, souvent sur les remblais ou près des voies de chemin de fer abandonnées. Elle utilise son silex coupant pour ouvrir ses fruits ronds et très épineux afin d’en récolter les petites graines noires
  • Le dosage de sécurité : 2 gouttes (2 perles précédant le crâne).
  • Le chemin des perles : Première perle (brune) : Soulage instantanément les crises d’asthme les plus violentes (les alcaloïdes de la datura bloquent les spasmes pulmonaires). Pour ce soin, la drabardi fait parfois brûler une feuille séchée dans le fourneau de sa pipe pour que le malade en respire la fumée bénéfique.
  1. Deuxième perle (beige) : Plonge le patient dans un état second, abolissant la perception de la douleur lors des rituels de guérison les plus lourds. 

La butée: La 3e perle est le Crâne en os La datura est une plante traîtresse, car la frontière entre son effet thérapeutique et son action destructrice est minuscule.

Une 3e goutte ne tue pas immédiatement (comme l’aconit), mais elle provoque une déconnexion totale et terrifiante de la réalité : des hallucinations effrayantes, une soif dévorante, une amnésie complète et un délire qui peut durer plusieurs jours. La drabardi sait qu’une erreur de dosage avec cette herbe condamne l’esprit du malade à errer parmi les Mulo (les esprits) avant même que le corps ne lâche.

6. La Jusquiame noire : Le sommeil des fous

  • Le dosage de sécurité : 2 gouttes (2 perles précédant le crâne).
  • Le chemin des perles :
    • Première perle (blanche comme l’ivoire) : Calme instantanément les rages de dents les plus dévorantes et fige les névralgies faciales qui font hurler les hommes à la lune.
    • Deuxième perle (brune comme la terre) : Apaise le délire des fièvres chaudes et induit un engourdissement profond, permettant d’aligner les os brisés sans que le blessé ne se débatte.
  • La butée : La 3e perle est le Crâne. La jusquiame ne pardonne aucun égarement de l’esprit sous la chandelle. Une 3e goutte brise la raison, déclenche une agitation furieuse où le patient se bat contre des spectres invisibles, dilate les pupilles jusqu’à la nuit noire, puis plonge le cœur dans une léthargie définitive.

L’Herbe aux dents : Historiquement, les graines de jusquiame étaient brûlées sur du charbon et le patient en inspirait la fumée pour calmer les rages de dents (les fameux « vers de dents » de la médecine populaire). C’est l’effet anesthésiant local des alcaloïdes.

Le délire furieux : Contrairement à la Belladone qui provoque souvent un délire plus passif ou hallucinatoire, la jusquiame noire (particulièrement riche en scopolamine et hyoscyamine) est réputée pour déclencher une forme de folie furieuse et d’agitation motrice extrême avant de paralyser le système nerveux.

 

Les champignons.

  1. Le Psilocybe lancéolé (Psilocybe semilanceata) : La star discrète

Appelé familièrement le « psilo », ce petit champignon au chapeau pointu en forme de fer de lance pousse dès la fin de l’été.

Ses principes actifs : Riche en psilocybine et en baeocystine, des molécules hallucinogènes qui altèrent puissamment les cinq sens à la fois.

  • L’usage de la Drabardi : C’est un outil de transe. À dose infime, elle s’en sert pour déclencher des visions de clairvoyance lors des lectures d’avenir complexes. Elle utilise son chapelet de sorcière pour mesurer le temps de séchage de ces petits champignons afin qu’ils ne perdent pas leur pouvoir.
  1. L’Amanite tue-mouches (Amanita muscaria) : Le poison des rêves

C’est le champignon le plus iconique des contes de fées allemands, avec son grand chapeau rouge vif parsemé de verrues blanches.

  • Ses principes actifs : Ce n’est pas de la psilocybine, mais du muscimole et de l’acide iboténique. C’est un psychotrope violent provoquant un délire puissant avant de plonger le consommateur dans un sommeil comateux peuplé de rêves hallucinatoires intenses.
  • En raison de sa dangerosité extrême, le pouce de la drabardi se bloque sur le Crâne en os de son chapelet dès qu’elle prépare une lotion à base d’amanite séchée. Elle ne la fait pas ingérer : elle l’utilise en application cutanée externe (onguent) pour endormir localement les douleurs de membres froids ou pour chasser les fièvres délirante.

 

Le symbolisme du Poisson sur le chapelet

À l’instar d’autres cultures, le poisson *(souvent porté sous forme d’amulette ou de bijou) est perçu comme un talisman protecteur capable d’éloigner le mauvais œil (Iakhoro en rromani). Comme les manouches sont chrétiens, le poisson est le symbole premier de Jésus-Christ et du salut spirituel. Une perle illustrée par le visage de la Vierge termine le chapelet.

*(Iēsous Christos Theou Yios Sōtēr). Placé au sommet du chapelet, il représente la source de la vie et le pouvoir de guérison ultime.

 

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10/08/26