Netsuke d’Ōishi Yoshio

Ce netsuke en ivoire signé Kōichi (光一) représente le célèbre samouraï Ōishi Yoshio, également connu sous le nom d’Ōishi Kuranosuke. C’est le chef historique des célèbres quarante-sept rônins engagés dans la légendaire vendetta d’Akō en 1703.

Ce netsuke date de la fin de l’époque d’Edo ou de l’ère Meiji, soit entre 1850 et 1912, la période d’activité de l’artiste Kōichi (光一).

L’artisan qui a signé cette œuvre est un maître sculpteur répertorié de la seconde moitié du XIXe siècle. On retrouve plusieurs de ses pièces (notamment des sujets animaliers ou des masques de théâtre) vendues par de grandes maisons d’enchères comme Christie’s ou référencées au Metropolitan Museum of Art de New York, toutes datées de cette transition Edo/Meiji.

L’histoire d’Ōishi Yoshio et de ses hommes est l’une des plus célèbres du Japon. Connue sous le nom de l’incident d’Akō (ou la légende des 47 rônins), elle incarne le sommet du code d’honneur des samouraïs, le bushidō.

Le drame initial (1701)

Tout commence au château d’Edo (l’actuel Tokyo). Le jeune seigneur d’Ōishi, nommé Asano Naganori, est provoqué et insulté à plusieurs reprises par un haut fonctionnaire corrompu, Kira Yoshinaka. Poussé à bout, Asano sort son sabre et blesse Kira au visage.

Sortir une arme dans le château du Shogun est un crime absolu. Le Shogun condamne immédiatement Asano au seppuku (suicide rituel) et confisque tous ses biens. Son clan est dissous et ses 300 samouraïs deviennent des rônins (des samouraïs sans maître).

La ruse d’Ōishi Yoshio

Ōishi Yoshio, alors premier conseiller d’Asano, refuse d’accepter cette injustice. Il jure secrètement de venger son maître avec 46 autres rōnins fidèles.

Pour ne pas éveiller les soupçons de Kira, qui se sait menacé et vit sous haute protection, Ōishi met en place une stratégie de dissimulation totale : Il quitte sa femme et ses enfants, puis  s’installe à Kyoto et fréquente les maisons de courtisanes et les tavernes.

Il feint de devenir un ivrogne déchu, se vautrant parfois au sol dans la rue sous les moqueries des passants. Persuadé qu’Ōishi est devenu inoffensif, Kira relâche complètement sa vigilance et renvoie ses gardes.

L’assaut final (30 janvier 1703)

Par une nuit d’hiver glaciale et sous une tempête de neige, les 47 rônins se réunissent en secret à Edo. Ils portent des armures de fortune et se divisent en deux groupes pour attaquer la demeure fortifiée de Kira.

C’est ici que la figurine prend tout son sens : Ōishi se place à l’entrée et frappe son tambour de guerre (jin-daiko) pour donner le signal de l’attaque générale à ses hommes. L’assaut est foudroyant. Ils finissent par débusquer Kira caché dans une dépendance. Ōishi lui propose de se faire seppuku honorablement, mais Kira, terrifié, refuse. Les rônins le décapitent alors.

Le sacrifice et la postérité

Les rônins marchent à travers la ville pour apporter la tête de Kira sur la tombe de leur maître décédé. Ayant accompli leur vengeance, ils se rendent immédiatement aux autorités.

Le Shogun est face à un dilemme : ils ont enfreint la loi en menant une vendetta privée, mais ils ont agi selon le plus pur code bushido. Pour saluer leur noblesse, le Shogun leur accorde la sentence la plus honorable : mourir en samouraïs par seppuku, plutôt que d’être exécutés comme des criminels. Ils sont aujourd’hui tous enterrés côte à côte au temple Sengaku-ji à Tokyo, devenu un lieu de pèlerinage majeur.

Attitude du netsuke

Le chef des samouraïs lève la tête vers le ciel avec un sourire ou une expression solennelle. Il s’agit du moment précis où il observe la tombée de la nuit ou le signal d’attaque de la vengeance contre le seigneur Kira. Il affiche un regard faussement hébété ou hilare (le visage typique du “faux-cul” qui camoufle ses véritables intentions de vengeance).

Le costume de ce personnage présente des gravures caractéristiques qui renforcent l’identité héroïque du chef des 47 rônins.

Les gravures complexes (Asanoha et Triangles)  sur les manches et le gilet représentent l’armure de mailles portée secrètement par les rônins sous leurs habits civils le soir du raid.

Le motif en forme de fleur sur le devant de la robe  (Kamon)  est une adaptation stylisée du blason de la famille Ōishi (deux motifs de double barrière imbriqués,ou Futatsu-makkō), traditionnellement gravé sur les objets d’art pour authentifier l’identité des personnages historiques.

Le contraste marqué entre les motifs pointillés très denses du bas de la robe et les lignes géométriques du haut symbolise la double vie d’Ōishi : l’apparence extérieure d’un homme désordonné et fêtard face à la rigueur militaire de son plan secret.

Le tambour que tient Ōishi Yoshio, appelé jin-daiko (陣太鼓), est un objet chargé d’une immense portée symbolique et historique au Japon.

Le signal de la justice et de l’assaut

Dans la culture militaire japonaise, le jin-daiko est le tambour de commandement utilisé par les généraux sur les champs de bataille pour diriger les mouvements des troupes. Lors de la nuit de l’attaque des 47 rônins contre la demeure du seigneur Kira, c’est Ōishi en personne qui frappe ce tambour pour donner le signal officiel de l’assaut. Ce geste transforme une vengeance privée en un acte de guerre légitime et ordonné pour restaurer l’honneur de leur maître.

Ses mains sont jointes derrière son dos et retiennent discrètement un document replié (la liste des rônins), une posture typique des représentations de leaders ou de stratèges samouraïs préparant un assaut.

Le Tambour, symbole du théâtre Kabuki

L’histoire des 47 rônins a été immortalisée dans une pièce de théâtre extrêmement populaire appelée le Chūshingura (Le Trésor des vassaux fidèles). Dans cette pièce, le moment où Ōishi frappe le tambour est le point culminant du spectacle (le climax).

Au théâtre, les battements lourds du tambour imitent le bruit du tonnerre et créent une tension dramatique intense avant la bataille. Les sculpteurs de netsuke s’inspiraient directement de ces mises en scène théâtrales très visuelles.

Note : La forme du tambour sur le netsuke

Le tambour de guerre portatif est traditionnellement décoré du motif Tomoe (une virgule stylisée symbolisant l’eau et la protection contre le feu), un emblème souvent associé aux samouraïs et aux esprits guerriers.

Wahon et Ukiyo-e

Ce livre traditionnel japonais relié à la main (wahon), illustré d’une estampe sur bois (ukiyo-e) est appelé (gōkan ou ehon) et date généralement du milieu du XIXe siècle, plus précisément de la période d’Edo / ère Kaei (vers 1848-1854).

Le cartouche de gauche indique 義士抜書 大石十八條 (Gishi Nukiaki: Ōishi Jūhachijō – Kan), ce qui se traduit par « Extraits des récits des loyaux guerriers : Les 18 articles d’Ōishi – Complet ».

Cet ouvrage s’inscrit dans la grande tradition de l’histoire des 47 rōnins (les Gishi ou vassaux fidèles). Le chef de ces samouraïs n’est autre que le célèbre Ōishi Kuranosuke.  (OISHI Yoshio)

Le dessin en couverture illustre une scène héroïque liée à la préparation ou à l’exécution du célèbre raid nocturne des rōnins : il s’agit d’un guerrier revêtu d’un manteau de combat (haori) noir et blanc orné de motifs en dents de scie triangulaires, le costume traditionnel hautement reconnaissable des 47 rōnins. Ce motif se retrouve sur le netsuke.

Le samouraï porte un marteau de combat (Le Ōtsuchi (大槌) : Le grand maillet de guerre), un élément visuel que l’on retrouve fréquemment dans les représentations théâtrales et artistiques du raid. Il s’agit de Takebayashi Tadashichi (武林 唯七), armé de son lourd marteau de bois, Oishi, en-dessous, tient le tambour qui déclenche l’attaque.

Le petit cartouche en bas à gauche affiche la signature de l’illustrateur sous la forme 一松齋芳… (Isshōsai Yoshi…), ce qui correspond à la signature du célèbre artiste de l’école d’Utagawa, Utagawa Yoshitora (ou un de ses contemporains proches de l’école Kuniyoshi/Yoshitora)

Cet ukiyo-e est le parfait compagnon du netsuke d’Oishi Yoshio.

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02/07/26