Tom

En clin d’œil à Charles Dickens

Le matin, à l’heure précise où le brouillard bruxellois semble s’accrocher aux vitres comme un linceul humide, un martèlement sourd — Tomtomtom — s’élève des entrailles de notre demeure. À six heures, alors que le monde n’est qu’ombres, les radiateurs s’éveillent en une plainte métallique. En hiver, on y verrait la simple humeur du fer se dilatant sous la vapeur ; mais même durant un été étouffant, le phénomène confine au prodige, sinon au tourment.

Le chauffagiste, homme de raison et de graisse, n’y trouve aucune faille. La machine est saine, les tuyaux sont clairs, et pourtant, chaque aube ramène cette percussion funèbre.

« Il faudra appeler un exorciste, ou quelque vieux prêtre de paroisse », plaisante Marie. Mais son rire sonne creux. Le chat, cette sentinelle de l’invisible, feule devant les grilles de fonte, le dos arqué par une terreur primordiale.

Nous sommes le 11 février.

Tout a commencé avec ce chapeau claque, relique d’une élégance fanée, au Surnatéum, accompagné du portrait de son ancien propriétaire. Nous avons surnommé ce dernier Gamfield, en souvenir de cet infâme bourreau d’enfants croisé dans les pages d’Oliver Twist.

Flore, notre poupée au regard de porcelaine, demeure notre seul oracle. Mais Flore est capricieuse : elle ne s’exprime que par le truchement de fleurs et de plantes. Or, le daguerréotype de cet homme mystérieux est orné de fleurs, comme pour masquer, par un raffinement de cruauté, la noirceur de son âme.

Comment l’interroger ? J’ai sorti un vieux jeu de “l’Homme Noir” des réserves, ces cartes dont les figures semblent observer le joueur d’un œil malicieux. Les deux jardiniers du jeu devaient nous guider vers le secret de Flore.

Mais la vérité éclata avec la violence d’un coup de fouet : c’est la carte du Ramoneur qui s’imposa.

L’horreur devint alors limpide. Nous n’avions pas attiré un simple spectre, mais le souvenir d’une infamie. Au XIXe siècle, ces pauvres créatures, ces « moineaux de suie » arrachés à l’hospice, étaient jetées dans les conduits étroits par des maîtres sans entrailles. On les gardait affamés pour qu’ils conservent la maigreur nécessaire à leur supplice ; ils grimpaient dans l’obscurité suffocante, les genoux en sang, respirant la mort noire jusqu’à ce que leurs petits cœurs cèdent.

Ce bruit, ce tom-tom-tom matinal, n’est pas le passage de l’eau. C’est le coup de brosse désespéré d’un enfant prisonnier de la pierre, un petit être qui, au-delà de la tombe, continue son labeur forcé pour un maître qui ne lui accorda jamais de repos.

L’atmosphère s’épaissit au Surnatéum. La coïncidence temporelle est glaçante : nous sommes précisément le 11 février, jour anniversaire de l’agonie du petit George Brewster. Ce “tom-tom-tom” n’est plus un bruit de tuyauterie, c’est le métronome d’une tragédie victorienne qui s’invite dans notre présent.

L’utilisation des enfants pour simuler des « rappings » (esprits frappeurs) par des médiums sans scrupules ajoute une couche de perversité à l’affaire : l’enfant n’était pas seulement un outil de nettoyage, il devenait, de son vivant, un spectre de foire.

Note : Au XIXe siècle, les enfants abandonnés ou orphelins étaient exploités par des ramoneurs qui les traitaient comme des déchets jusqu’à ce qu’ils ne servent plus. Travail exténuant dans des conduits étroits sombres et étouffants, mal nourris pour qu’ils ne grossissent pas, dormant sur des sacs de suie, ne se lavant jamais, peu d’entre eux survivaient à ce traitement.

Quand le gosse ne travaillait pas assez vite, le maître allumait un feu de cheminée pour le rendre plus preste.

Et si par hasard un d’eux dépassait l’adolescence, il prenait la place d’un maître ramoneur et reproduisait le cycle infernal avec d’autres enfants.

En Angleterre, le cas du petit Georges Brewster fit changer la législation anglaise sur le travail pour enfants.

Âgé de seulement 11 ans, le gamin mourut étouffé le 11 février 1875 après avoir été forcé par son maître, William Wyer, de ramoner les conduits de l’asile de Fulbourn, près de Cambridge. Coincé dans une paroi étroite (30cm/19cm) il fallut abattre un mur entier pour l’extraire, mais il succomba peu après à ses blessures et à l’inhalation de suie.

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11/02/26