Vampire Killing Kit

Un bon mort-vivant est un mort-mort

(proverbe personnel du Conservateur)

Si la quasi-totalité des “Vampire Killing Kits” – ou coffrets de chasseur de vampires – que l’on trouve à profusion sur internet et sur les sites de vente aux enchères sont des faux notoires de bas niveau, il arrive parfois que l’on trouve de l’authentique.

Pour la petite Histoire, c’est vers 1997 que nous avons appris l’existence des Vampire Killing Kits par une illustration parue dans le magazine américain Magic Magazine (Octobre 1996). L’objet nous a enthousiasmé et la quête a commencé. Internet était à ses balbutiements mais nous avons finalement croisé le chemin du vendeur d’un coffret. Celui qui illustre cet article. Il nous a également permis d’acquérir 20 ans plus tard, le mousquet de loup garou.

Illustration parue dans Magic Magazine en octobre 1996.

Ci-dessous, notre coffret.

La mode de ces coffrets semble apparaître au Crystal Palace de Londres en 1851 lors de la Great Exhibition (la première exposition universelle). On attribue leur fabrication au professeur Ernst Blomberg et à Nic(h)olas Plomdeur, armurier. (Dont certains remettent l’existence en cause.)

L’état général du coffret était assez abîmé quand nous l’avons acquis et nous l’avons remis en état. Heureusement, un flacon contenait encore du “sérum Blomberg” que nous avons pu analyser. Nous avons également restauré le texte (fort abîmé) dans le coffret à partir du texte traditionnel lié à ces kits:

The accoutrement* for the destruction of the Vampire

This box contains the items considered necessary for the protection of persons who travel into certain little known countries of Eastern Europe where the populace are plagued with a peculiar manifestation of evil, known as Vampires…
Professor Ernst Blomberg respectfully requests that the purchaser of this kit carefully studies his book. Should evil manifestations become apparent, he is then equipped to deal with them efficiently… Professor Blomberg wishes to announce his grateful thanks to that well known gunmaker of Liege, Nicholas Plomdeur whose help in the compiling of the special items, the silver bullets, etc., has been most efficient.
The items enclosed are as follows…

1. The efficient pistol with its usual accouterments
5. A Syringe
2. A quantity of bullets of the finest silver
6. A wooden Crucifix
3. Powdered flowers of garlic (one phial)
7. Holy Water
4. Flour of Brimstone
8. Prof Blomberg’s New Serum

* Note: Il y a une légère faute d’orthographe dans le texte restauré: le mot exact est accouterment et non accoutrement.

Le “kit” contient également d’autres accessoires, probablement ajoutés  par la suite pour des raisons pratiques.

Pour “authentifier” le coffret ci-présent, nous avons donc fait notre habituel travail de recherche à plusieurs niveaux: à commencer par rechercher l’origine du mythe vampirique dans lequel les objets ont un sens, identifier les personnes citées, documenter chacun des éléments du coffret, bien distinguer les éléments du XVIIIème (et avant) et du XIXème siècle qui composent le kit.

Ce travail qui a pris une vingtaine d’années a permis d’émettre l’Hypothèse Vampyrique, une étude approfondie du mythe du vampire au XVIIIème siècle. Elle est publiée dans un coffret à part. Nous avons également acquis une belle collection d’ouvrages sur le sujet, en éditions originales, ainsi que d’autres objets qui illustrent notre propos.

Nous avons détaillé chaque élément de recherche dans un chapitre particulier sur ce site. Commençons donc:

  • Qu’est-ce qu’un vampire?: C’est un fantôme – et non un démon – qui revient “en corps”, donc physiquement. Il quitte sa tombe sans laisser de trace et retourne dans son village pour tuer d’abord les membres de sa famille puis le reste des villageois. Occasionnellement, il se nourrit du sang de ses victimes. Quand on ouvre sa tombe, il ne semble pas se décomposer. Comme ce n’est pas un démon il ne peut être exorcisé dans les rites catholiques, mais un prêtre peut effectuer des rituels pour le repos de son âme. Le terme “exorcisme” est donc à interpréter en fonction de l’endroit où il a lieu (catholique, orthodoxe…)

 

  • Enterrements de vampires. Il existe globalement deux façons de traiter un vampire. Si on suppose que le défunt peut revenir sous forme de mort malfaisant, il sera enterré face contre le fond du cercueil, lié, décapité, écrasé sous de lourdes pierres, des pierres ou des morceaux de métal placés dans la bouche, articulation brisées, lame de faux placée devant la gorge, enclouage dans le cercueil etc. Le but étant de l’empêcher de revenir nuire aux vivants. Ces enterrements sont appelés “déviants”. Les tombes pouvaient également être dirigées dans un axe Nord – Sud (cas des vampires de Farciennes/Tergnée) ou hors de l’axe traditionnel Est – Ouest. Mais dans le cas où l’on découvre à postériori qu’il est devenu un vampire, le prêtre procède à un rituel d’apaisement ou d’élimination de la créature. Brûler le corps est toujours le dernier recours car le défunt ne pourra pas se présenter le jour de la Résurrection. En 1438, le Patriarche de Constantinople interdit la crémation des corps pour cette raison.

 

  • Comment détruire un vampire? : La méthode traditionnelle est de percer, arracher ou détruire son cœur. On pense qu’une partie de son âme s’y trouve encore. Ensuite, on coupe la tête, on brûle son corps et on jette ses cendres dans la rivière. En Serbie, on pourrait ajouter une tapette à mouche, car la première forme que prend le vampire est celle d’un papillon de nuit. C’est drôle, mais c’est comme ça.

 

  • Ci-dessous, photo amusante d’étudiants de Jena (Iéna – Thuringe, Allemagne) simulant l’enlèvement du cœur d’un pseudo-défunt. Par Friedrich Haack vers 1880.
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  • Quelles sont les méthodes traditionnelles de protection contre les vampires?       Le crucifix ET la croix sont décrits dans l’ouvrage de Joseph Pitton de Tournefort , Voyage du Levant publié en 1717. L’ail, les amulettes chrétiennes ou autres, l’aubépine (plante de Carna/Cardea déesse protectrice des gonds des portes), les fumigations de soufre. La protection ultime pour un chrétien est un reliquaire contenant un fragment de la Vraie Croix.

 

 

  • Nous avons ensuite traqué Nicolas Plomdeur, armurier liégeois installé à Paris (merci au Musée de l’Armée de Paris et particulièrement à Mme Leluc et M.Leduc du dpt d’artillerie) et à Liège.

Carte de visite (porcelaine) de Vivario-Plomdeur, présente dans le kit. Ce qui confirme la date de fabrication du kit: les cartes porcelaine furent interdites à partir de 1865 à cause de leur toxicité dans le processus de fabrication.

Il semble qu’il sous-traitait la fabrication des balles d’argent chez un collègue., M.J.Chaumont. Fondre de l’argent nécessite une température de 962°C et donc un four spécial, ça ne se fait pas avec un moule à balles de plomb.

 

  • Faut-il idéalement une arme “spéciale”? Nous avons également recherché la raison pour laquelle certaines armes devaient être protégées (arquebuses, mousquets, pistolets…)

    Ensorcellement des armes à feu

  • Le pistolet contenu dans ce coffret en est évidemment l’élément principal, sans lui, le kit n’aurait aucun sens. Il possède une protection apotropaïque – 3 croix (positionnées au-dessus de l’endroit où se trouve la poudre) – contre l’ensorcellement des armes à feu (blocage ou explosion de l’arme. Sans cette protection magique, il n’y aurait aucun intérêt à utiliser une arme spécifique contre les sorciers, vampires, loups garous et autres spectres). Cette marque placée en général sur l’âtre protège également contre les incendies. Elle est connue depuis le Moyen-Âge. Par contre, une croix placée sur la poignée de l’arme ou sur un maillet est absurde et dénote de la méconnaissance de la mythologie vampirique par celui qui a assemblé le kit. Le pistolet dans le coffret est un modèle utilisé par la police au milieu du XVIIIe siècle, son mécanisme à silex fut remplacé par une platine à amorce au XIXe siècle lors de la fabrication du coffret. Le coffret fut probablement fabriqué entre 1860 et 1870 autour du pistolet du XVIIIème siècle et de certains accessoires, puis complété par des éléments d’époque. Probablement une commande. Qui plus est, la carte de visite de l’armurier Plomdeur est une carte porcelaine dont la fabrication ne dépasse pas l’année 1865, date à laquelle la toxicité de la céruse entrant dans la fabrication de ces cartes fut reconnue. Elles furent interdites à partir de ce moment.

Extrait du Dictionnaire des superstitions par M.A. de Chesnel publié par l’Abbé Migne (1856)

  • Le pistolet, dans le cadre vampirique, sert à tirer à travers le cercueil, au niveau du cœur, et remplace donc le pieu efficacement. Il peut également être utilisé contre un sorcier ou un loup garou, ces derniers ne pouvant magiquement bloquer l’arme. (Lire à ce sujet l’article: un rituel byzantin d’exorcisme dont nous donnons un lien plus bas.)

Il contient tous les instruments nécessaires pour se protéger des vampires, sorciers et autres créatures magiques: Crucifix, pieu en métal pour percer le cœur, relique et deux Agnus Dei comme protection contre le mal, ouvrage “Histoire des Fantômes et des Démons (1819) de Gabrielle de P.” contenant entre autres choses les instructions pour trouver une tombe de vampire, balles en plomb et  en argent, matériel d’entretien de l’arme, deux flacons du sérum “Blomberg”, bouteille d’eau bénite, chapelet avec médaille de saint Benoît, custode en vermeil contenant une Bulle papale de Benoit XIII – un antipape de la fin du Moyen Âge.

Gabrielle de Paban, – belle-sœur de Jacques Collin de Plancy. Le texte ‘Traitement du vampirisme‘ est littéralement tiré de l’ouvrage de dom Calmet. Ce livre contient toutes les instructions concernant la manière d’agir envers les monstres (Vampires, loups garous, lutins, fantômes, démons…)

 

Agnus Dei (XVIIème siècle), petite icône représentant le Christ sortant du tombeau. L’usage est plus important dans les rituels funéraires orthodoxes (Pannychide). L’autre face porte l’image de l’agnus Dei.

Agnus Dei

  • Pourquoi utiliser des balles d’argent?

L’argent est le métal de la Lune et donc d’Hécate, il ne peut être ensorcelé par le pouvoir magique de la “cible”. Les traces historiques d’usage de balles d’argent sont évoquées dans la chasse à la Bête de Gévaudan (par Chastel) et dans le suicide (avec une balle d’argent fabriquée à partir de la fraise ornant un sucrier) de Jan Potocki, l’auteur de Manuscrit trouvé à Saragosse. Combiner les projectiles en argent (ou en plomb béni) et la protection apotropaïque au niveau de la charge de poudre assure doublement le fonctionnement “magique” de l’arme. La poudre fonctionnera et la balle ne pourra être déviée par magie.

La référence la plus intéressante se trouve dans le conte de Grimm “Die zwei Brüder” – les Deux Frères , (conte KHM 60 depuis la 2e édition). Une sorcière invulnérable aux balles traditionnelles est menacée par un fusil chargé de 3 boutons d’argent. Terrorisée, elle se rend et désenvoûte ceux qu’elle a ensorcelés.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Deux_Fr%C3%A8res_(conte_de_Grimm)

Dans son ouvrage “The Vampire, his Kith and Kin” (1928), Montague Summers mentionne l’usage de balles d’argent contre les vampires.

“In some Slavonic countries it is thought that a Vampire, if prowling out of his tomb at night may be shot and killed with a silver bullet that has been blessed by a priest. But care must be taken that his body is not laid in the rays of the moon be at her full, for in this case, he will revive with redoubled vigour and malevolence.” (p.209)

Tradition que l’on retrouve contre les sorciers : Cas de la “Winterslow Witch”, Lyddie Shears – parfois écrit Sheers – au début du XIXème siècle, tuée lorsqu’elle s’était métamorphosée en lièvre, par une balle d’argent fabriquée à partir d’une pièce de sixpence (/sixpenny).

Nous mentionnerons “The Spectral Pistol – le Pistolet Fantôme” de Carl Jacobi, paru originellement dans Revelation in Black (Arkham House, 1947)

Enfin, pour poursuivre la lecture, nous vous suggérons de trouver notre étude sur le vampirisme au XVIIIème siècle, intitulée l’Hypothèse Vampyrique, parue dans le coffret Vampyres. (marchanddetrucs.com ) et d’acquérir l’excellent ouvrage de Daniela Soloviova-Horville, Les Vampires, Du folklore slave à la littérature occidentale (chez l’Harmattan). L’auteur y évoque les chasseurs de vampire. Ce dernier ouvrage nous semble absolument incontournable.

En conclusion:

A la question “le vampire existe-t-il?“, nous avons répondu dans l’essai “l’Hypothèse Vampyriquequi analyse l’hystérie vampirique du XVIIIème siècle. L’existence des “chasseurs de vampires professionnels” est donc parfaitement attestée et documentée, en particulier dans l’empire des Habsbourg au XVIIIème siècle. Comme pour les dhampires, les vampirović, Glog et autres svetocher , sont souvent des charlatans vivant de la peur des villageois. Mais pas toujours.

https://en.wikipedia.org/wiki/Vampire_hunter#In_history

Quant au coffret, nous divisons son analyse en deux parties: vérifier l’authenticité du pistolet du XVIIIème siècle (et son utilité) et la fabrication du coffret au XIXème siècle.

Certaines parties du coffre ont été restaurées récemment. En particulier, le texte collé à l’intérieur du coffret.

Le professeur Blomberg et l’armurier Plomdeur ont été identifiés.

L’arme date du milieu du XVIIIème siècle et est effectivement protégée contre les “charmes maléfiques” qui la feraient exploser ou la bloqueraient, ce sortilège est mentionné dans la littérature depuis le XVIème siècle. Sans cette arme, le coffret n’aurait aucune raison d’être. Les balles en plomb ou argent bénites servent de contre-sort. L’argent, métal lunaire, ne peut être ensorcelé (à ce propos, l’ail est également une plante liée à Hécate et joue donc un rôle de protection apotropaïque). L’usage d’une croix qui bloque le “démon” dans sa tombe est mentionnée dans l’ouvrage de Joseph Pitton de Tournefort en 1717 (Relation d’un voyage du Levant fait par ordre du roy (Paris, imprimerie royale, 1717, 2 vol.).

Le manuel contenu dans le coffret date de 1819 et contient entre autres choses, la description d’une méthode pour découvrir une tombe de vampire : méthode qu’on retrouve dans le Traité des Esprits de dom Calmet (1746, 1749, 1751), dans les traditions des Balkans – voir le film yougoslave Leptirica (1973) – et dans un article très intéressant du catalogue Persona de l’exposition du musée du quai Branly (Chasseurs, chevaux et fantômes en Mongolie, Grégory Delaplace 2016). Ce livre sert d’une certaine façon de mode d’emploi du coffret et offre une véritable mine d’informations pour le chasseur de monstres. Il est donc plus utile qu’une Bible ou un livre de prières.

Extrait d’un cours de médecine du sang, milieu du XIXeme siècle

Le sérum “Blomberg” analysé révèle un produit tonifiant pour le sang à base d’iode et de fer (parfait pour lutter contre l’anémie provoquée par la perte de sang de la victime du vampire), et l’odeur de soufre brûlé chasse les mauvais esprits. On devait boire la potion ou se l’injecter en dernier recours.

Le chapelet avec médaille de saint Benoit semble à première vue faire double emploi avec le crucifix. Mais après une simple réflexion, il permet d’approcher le corps dans la tombe en ayant un pieu dans une main et le maillet dans l’autre. Le chapelet se porte donc autour du cou et la médaille de saint Benoit est une puissante amulette contre le mal. Egrener le chapelet permet au chasseur catholique de se préparer mentalement à affronter le Mal. Les perles en buis protègent traditionnellement de la peste, la foudre et les orages. Dans la tradition grecque, le buis était consacré à Pluton/Hadès, dieu des Enfers. Il conjure le mauvais sort.

Le chapelet pouvait également servir de “menottes” pour attacher les mains du défunt et l’empêcher de revenir hanter les vivants. Le crucifix et le chapelet pouvaient être utilisés conjointement en cas de décès. Pour rappel, quelqu’un ayant consommé du sang de vampire ou ayant été tué par ce dernier avait de fortes chances d’un devenir un après sa mort.

Enfin, la custode contient une Bulla (bulle papale/pontificale) servant d’amulette pour un défunt: celui qui serait enterré avec une bulle (sceau en plomb) verrait la rémission de tous ses péchés et accèderait au Paradis. Qui sait, le chasseur pouvait parfois succomber au monstre.

La structure du coffret indique une date de fabrication typique située entre 1860 et 1870.

Ces éléments vont donc tous dans le sens de l’authentification du Vampire Killing Kit qui réunit certaines armes du XVIIIème siècle et des accessoires du XIXème. Il pourrait s’agir d’une commande d’un particulier qui aurait vu un coffret similaire à la Great Exhibition de Londres en 1851. Une bonne partie des éléments existaient depuis le XVIIIème siècle et furent restaurés et assemblés dans un coffret dans la seconde moitié du XIXème siècle. Il peut donc avoir une utilité “réelle” ou être une construction artistique de la deuxième moitié du XIXème siècle correspondant à la publication du roman Dracula de Bram Stoker en 1897.

Il contient également tous les accessoires pour empêcher le chasseur de se transformer en vampire en cas décès (pieu, crucifix, chapelet et bulle), on n’est jamais trop prudent.

Last but not least, certains détails nous laissent supposer que ce kit a été utilisé: un des flacons de sérum est vide, et le coffret a servi de vide poche. Il nous apparaît également que la platine à silex d’origine du pistolet a été remplacée au moment de la construction du coffret par un percuteur à amorce. Le propriétaire avait donc l’intention de réutiliser son arme.

Bibliothèque Vampirique

un office byzantin d’exorcisme

Bonus: le parfait pieu forgé du treizième siècle pour enclouer la créature dans sa tombe. Avec sa boîte de transport (XIXème siècle).

 

et la valise de transport du coffret (Gladstone Bag) et du second “pieu”. (Sorte d’épieu/dague à “servir” le gros gibier.)

Le Surnatéum possède une intéressante collection d’armes “magiques” et à titre d’exemple voici une autre entrée dans nos collections: le Mousquet de Loup Garou.

Chasseur de Loup Garou (Evren)

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28/12/21