Diceman

Diceman

C’est en décembre 1986 que j’ai croisé le chemin de Charlie Miller.

Il logeait comme moi au Magic Hotel, juste à côté du Magic Castle (Hollywood) où j’effectuais mon premier passage. Le début d’une aventure dans ce temple de l’illusionnisme, qui devait durer quelques années. Il avait entendu parler de ma « jam session » avec Dai Vernon, le Professeur, et souhaitait me rencontrer.

Approchant des 80 ans, sa santé n’était pas au beau fixe et il préférait une discussion privée  dans mon petit appartement au plutôt qu’au Castle.

Considéré comme un des plus grands closeupmans (magicien de proximité)  du XXe siècle, doué d’une technique et d’une mémoire exceptionnelles, Miller rivalisait avec Vernon, son mentor, en magie rapprochée. La discussion de cet après-midi portait sur des manipulations rares et peu connues en  cartomagie, lorsqu’il me vint subitement l’idée de lui poser une question un peu délicate. Pourquoi le surnommait-on « the Diceman » ?

Il eut un sourire un peu gêné et me raconta l’anecdote suivante.

En 1932, Dai Vernon se mit à la recherche d’un tricheur mythique capable de réaliser à la perfection une donne du milieu avec un paquet de cartes. Cette technique quasiment impossible à réaliser en jeu  méritait que le Professeur abandonne femme, enfant et boulot pour en apprendre plus.

Charlie Miller, âgé alors de 23 ans, l’accompagnait à Kansas City. A ce moment, ils ne connaissaient ni le nom ni l’adresse du tricheur.

Vernon découvrit plus tard qu’il s’agissait d’un certain Allen Kennedy et le rencontra, mais c’est une autre histoire.

L’âge de Charlie Miller ainsi que son aspect de jeune puceau un peu enveloppé risquaient toutefois de poser des problèmes dans un milieu de tricheurs et de tueurs qui tiraient d’abord et discutaient ensuite. Vernon connaissait l’argot du « milieu » mais son protégé ne pouvait pas passer pour un vrai dur ; et les tricheurs n’aiment pas les magiciens… Il fut convenu que si le milieu dans lequel ils se trouvaient se composait de tricheurs au dés, Charlie serait présenté comme « a mechanic » (un tricheur doué techniquement aux cartes), et dans le cas de joueurs de cartes, il serait « a Diceman » – tricheur aux dés.  Et pour le reste, il devait la fermer.

Arrivé devant un tripot clandestin, Vernon se présenta comme venant de la part de Old Man Lee de KC Card Co, un marchand d’accessoires truqués pour le jeu, célèbre pour ses catalogues (les Blue Books) . A peine la porte franchie, ils se trouvèrent face à un amputé des jambes en chaise roulante, nommé Peg. Une énorme pétoire de calibre .45 à portée de main ne donnait pas envie aux visiteurs de faire la moindre remarque déplacée.

Peg, extrêmement suspicieux, les fit toutefois pénétrer dans la salle de jeu. A leur entrée, tout le monde se figea. La tension était plus que palpable…

Vernon se fit passer pour un tricheur exploitant les voyageurs sur les bateaux, et mentionna une fois de plus Lee. Il ajouta qu’il était à la recherche d’un confrère capable de réaliser une donne du milieu parfaite. Là-dessus, les joueurs se moquèrent de lui en lui signalant qu’un mec capable de faire ça était aussi rare qu’une tempête de neige dans le Sahara.

Puis, l’un d’entre eux, notant la présence de Charlie Miller, demanda ce qu’il faisait là. Ce dernier, stressé à mort et craignant, non sans raison, d’être flingué sur place, répondit d’une voix horriblement stridente et haut perché « I’m the Diceman ». Le ton de voix suraigu gela instantanément l’atmosphère…

Vernon horrifié, battit en retraite rapidement avant de recevoir une volée de plomb, entraînant avec lui son jeune élève.

Depuis, ce surnom lui était resté.

Charlie Miller s’excusa et disparu un instant. Au retour, il m’offrit une série de dés en souvenir de l’histoire et de notre rencontre et ajouta : « Mais il y a une autre raison pour laquelle je porte ce surnom. Je peux mélanger un dé. »

« Un dé ? rétorquais-je, en général ce sont les cartes qu’on mélange »

« Laissez-moi vous montrer… »

 

La suite au Surnatéum.

Note : – Cette histoire est confirmée par Dai Vernon lui-même dans le tome 4 des Vernon Chronicles par Bruce Cervon | Keith Burns  (p.168 – I’m the Diceman) ; dans The Magician and the Card Sharp de Karl Johnson (Dice Man p.132 et sv), et dans le n° spécial Vernon de Décembre 2001 de Genii.

– Charlie Miller publia ma routine “Jogging” dans le magazine Genii du mois d’août 1987 dans sa rubrique Magicana.

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19/08/16