Oushebti

L’Ornithorynque est de très loin mon lieu de promenade préféré. Ce petit magasin situé au Vieux Marché de Bruxelles recèle des trésors et une bonne partie des collections du Surnatéum provient de là. Christophe, le propriétaire, est un vieux pote que je fréquente depuis des années. Archéologue de formation, sa compétence dépasse de loin celles d’autres marchands d’échoppes similaires du même quartier et son honnêteté proverbiale lui a amené une clientèle fidèle et régulière. 

C’était donc avec plaisir que j’entrai dans son antre pour essayer de découvrir la pièce magique rare qui enrichirait une fois de plus mon propre musée.

Comme d’habitude, il trônait derrière son bureau avec l’air d’un pacha  satisfait.

Je le saluai en lui lançant l’éternelle boutade « Quoi de vieux ? » et il me répondit par un sourire. Il avait rentré plusieurs pièces Taino, quelques très beaux  masques à ignames d’origine Sepik, des monnaies romaines et des Christ en ivoire datant du XVIIIe siècle. Parmi ces petits trésors, je repérai un bel oushebti égyptien en faïence blanche, debout à côté d’un faux vase en verre bleu romain brisé. Datant en général de la période du Nouvel Empire, les oushebtis blancs sont bien plus rares que les verts ou les bleus, le prix est en rapport avec la rareté.

« Il date probablement de la Troisième Période Intermédiaire,  me confirma Christophe avec une moue un peu dubitative. Mais j’ai un petit doute à propos de son authenticité  La coiffure est inhabituelle. » Je ne suis certainement pas un expert en art égyptien, mais à première vue l’objet était bon. L’état de conservation et la patine semblaient corrects. On était très loin des copies pour touristes qui fleurissent sur le marché et que les gogos ont ramenées du Caire en pensant avoir fait l’affaire du siècle.

Je sentais que le marchand me cachait quelque chose. Il s’agitait nerveusement sur sa chaise. Et mon sixième sens me trompe rarement.

Je ne pus vraiment pas tirer les vers du nez de mon ami, mais il semblait vouloir se débarrasser rapidement de l’artefact.  Un habitué du magasin me raconta plus tard, que depuis que l’oushebti était rentré au magasin, certains objets avaient été retrouvés brisés sur le sol. Et les marchands sont superstitieux.

Christophe proposa de me le vendre pour 100€, un prix dérisoire pour une antiquité qui en valait au minimum 10 fois plus, avec la garantie de pouvoir être remboursé si je pensais qu’il était faux.

A ce prix-là, il était difficile de refuser. Je payai et ramenai ma trouvaille au Surnatéum. Quelques recherches allaient s’avérer utiles…

Les collections d’amulettes, de scarabées, de tablettes d’exécration et de poupées d’envoûtement d’Egypte  ne représentent toutefois qu’une infime section au musée. La bibliothèque ne brille pas non plus par son exhaustivité sur le sujet. Néanmoins, je possède deux éditions originales intéressantes d’ouvrages d’égyptologie qui méritent un détour : l’édition originale de Amulets and superstitions de sir Wallis Budge et les Statues Vivantes (1926) de Marie Claire Weynants Ronday, (le mémoire d’une élève de l’égyptologue  belge Jean Capart) qui traite de la réunification de Kâ, une des âmes du défunt, avec une statue. Mais ma meilleure source est certainement, mon ami Arnold McDonald, véritable spécialiste de l’Egypte antique et des hiéroglyphes.

Je photographiai la statuette sous tous les angles  et lui envoyai les images. Arnold,  enthousiasmé par ma trouvaille, se mit au travail pour décrypter les inscriptions sur l’oushebti. Le hiératique est complexe à interpréter mais cela ne lui prit que deux ou trois jours pour obtenir une traduction impeccable : Osiris, Dieu et père d’Amon Padikhonsou – Justifié/Vraie de Voixautrement dit, il avait passé l’épreuve de la pesée des âmes, et se trouvait désormais dans les Champs d’Ialou , les îles Fortunées d’Egypte où les âmes qui ont passé les épreuves peuvent se reposer).

En cherchant plus d’informations sur internet, j’appris de Padikhonsou était un prêtre-magicien-embaumeur de Thèbes. Une étudiante de Lyon faisait d’ailleurs un travail de recherche sur un rare sarcophage jaune de la XXIe dynastie portant ce nom.

Pendant que je consultais les bouquins, une grosse mouche bleue se mit à bourdonner autour de moi, et il n’y a rien de plus dérangeant que ça quand on travaille. Pas moyen de la chasser. Je n’arrivais pas à me concentrer et je la maudis de tous les noms. Elle se posa sur la tête de l’oushebti comme  pour me narguer et… tomba raide morte sur le bureau. Foudroyée.

Je ne suis pas trop superstitieux, mais ça m’inquiéta un peu. La bestiole était littéralement momifiée.

Je la plaçai dans une petite boite pour un examen futur.

L’ouvrage de M.C.Weynants indiquait que le chapitre VI du Livre des Morts contenait un rituel d’activation des oushebtis. Encore fallait-il une traduction et interprétation cohérentes mais je savais à quel génie m’adresser…

Chapitre 6 du Livre des Morts :

Formule pour faire effectuer les travaux dans l’autre monde par le serviteur funéraire :

 

Ô toi, shabti de Padikhonsu, lorsque ton maître sera désigné pour effectuer les tâches du Duat, que l’embarras en incombe à toi, prends sa place à chaque fois qu’il faudra cultiver les champs, irriguer, ou déplacer le sable d’est en ouest et inversement. A chaque fois, à tout moment, tu diras: “Me voici”.

 

Arnold insista particulièrement sur le ton  à prendre lors de l’incantation. L’oushebti était un esclave, le ton devait être celui du maître.

Je fis deux ou trois tentatives pour trouver le bon ton de voix puis, remarquant que l’heure était avancée, j’éteignis et allai  faire dodo. Avant de tomber dans les bras de Morphée,  j’eus l’impression d’entendre un léger bruit dans le bureau, mais je n’y prêtai pas trop attention. Puis je plongeai dans un sommeil profond et sans rêves. Ma femme me dit toujours que mes ronflements couvriraient le bruit d’un tremblement de terre…

 

La première chose que je vis le lendemain matin, ce fut l’oushebti brisé en trois sur le bureau. En jurant comme un charretier, je ramassai les morceaux et entrepris de les recoller. Mais quelque chose n’était pas correct : la tête du serviteur en faïence penchait légèrement vers l’avant. J’eus du mal à le recoller, mais les deux fragments correspondaient parfaitement. Il n’y avait aucune erreur de positionnement, l’oushebti avait la tête légèrement inclinée.

Je réexaminai la photo prise le jour précédent et dus me rendre à l’évidence : l’oushebti s’était déformé.

Il était temps de prendre quelques précautions élémentaires. Je plaçai près de la statuette quelques amulettes correspondant à des symboles des âmes du défunt : un cœur de pierre, une représentation du Bâ, une croix ankh et surtout une amulette de protection contre Seth, le Mal Absolu. On n’est jamais trop prudent…

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Je prononçai à nouveau l’incantation et rien de particulier ne se passa. J’eus toutefois l’impression que le serviteur s’inclinait comme devant son maître. Mais cela pouvait être une illusion.

Je déposai alors, en équilibre instable devant l’oushebti, un morceau de bois.

Si la tête s’inclinait à nouveau, elle renverserait inévitablement cet obstacle.

Je récitai une fois de plus l’incantation, et le bloc de bois fut projeté vers l’avant…

Même pas peur…

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouchebti

http://www.arnoldmcdonald.org/temp/CC1.4.pdf

 

 

 

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06/08/16