25/10/26
En sorcellerie et magie populaire des campagnes, l’utilisation de vertèbres de grands animaux (vache, mouton, cheval) — souvent fossilisées — gravées de visages répond à un usage précis : donner un support physique à un esprit protecteur, un ancêtre ou un “démon” familier afin de protéger la maison ou le bétail (magie apotropaïque).
Ces objets se situent à la frontière entre l’art populaire, les croyances magiques rurales et les rituels de protection. Cet usage s’explique par plusieurs facteurs :
La structure anatomique d’une vertèbre de grand mammifère (le corps vertébral flanqué de ses apophyses transverses et de son épine) évoque spontanément une forme humaine ou animale, avec des cavités qui ressemblent à des yeux et une bouche. Les sorciers de campagne ou rebouteux utilisaient cette morphologie naturelle et se contentaient de creuser ou de souligner ces traits au couteau pour matérialiser le “visage” de l’entité.
Ils étaient traditionnellement fabriqués par le « sorcier de campagne » (leveur de sorts, cunning man…)
Un os sculpté reste un os mort si le praticien ne l’« active » pas. C’est là que le rôle du devin-guérisseur ou du leveur de sorts était crucial. Il prononçait les incantations nécessaires pour lier un esprit serviteur à la matière. Puis, il appliquait les premières onctions (le mélange d’huiles, de cire ou de suie de cheminée) qui allaient sceller l’esprit à l’intérieur de la vertèbre et donner à l’objet cette patine noire, huileuse et luisante si caractéristique, très visible sur les photos.
Une fois l’objet fabriqué et chargé, le praticien le remettait au paysan avec une prescription stricte : « Cache cette tête sous le seuil de l’étable » ou « Place-la au fond de la cheminée ». Jeanne Favret-Saada et Dominique Camus expliquent bien dans leurs travaux que le paysan appliquait aveuglément la recette du “spécialiste” pour détourner le mal de sa ferme. Le leveur de sorts créait ainsi un véritable « paratonnerre » que le paysan n’avait plus qu’à laisser agir.
Placée sur le linteau d’une porte, cachée dans la cheminée ou enfouie sous le seuil d’une étable, la vertèbre gravée servait de gardien. Son visage patibulaire ou grimaçant avait pour but d’effrayer et de repousser les forces maléfiques, le mauvais œil ou les jeteurs de sorts.
Les vaches et les chevaux étaient la richesse absolue d’un paysan. Utiliser l’os même de ces animaux (vache/cheval/ ou cétacé) permettait, par magie sympathique, de lier l’amulette à la protection spécifique du cheptel contre les maladies ou le tarissement du lait.
Dans certaines pratiques magiques de campagne, graver un visage sur un os permettait d’« ancrer » un esprit serviteur dans la matière. Le praticien pouvait alors le nourrir (en l’enduisant d’huile, de cire ou de sang) pour qu’il exécute des tâches de surveillance.
Ces objets, aujourd’hui recherchés par les collectionneurs d’art populaire ou d’objets de curiosité, témoignent d’une époque où le quotidien des campagnes était intimement lié au sacré, à la terre et à une vision animiste de la nature.
Les photos illustrent parfaitement ce phénomène. Il s’agit d’une vertèbre animale peut-être fossilisée qui a été sculptée et retravaillée pour accentuer une figure anthropomorphe ou démoniaque.
L’analyse de ces images montre précisément comment l’artisan sorcier a tiré parti de la morphologie de l’os.
Les deux trous qui forment les “yeux” sont à l’origine les foramens (les canaux où passent les vaisseaux sanguins et les nerfs à travers l’os). La crête osseuse centrale fait office de nez parfait, et la texture rugueuse sur le dessus évoque des cheveux ou une coiffe.
Une entaille franche a été pratiquée dans la masse de l’os pour dessiner une fente labiale. Sur une des images, on voit même que l’ouverture naturelle ou une cassure de la base de la vertèbre a été exploitée pour donner l’illusion d’une mâchoire grande ouverte, créant une expression grimaçante et effrayante (typique des objets de protection dits apotropaïques).
La couleur très sombre et l’aspect luisant ne sont pas seulement dus à la fossilisation en milieu humide (comme les tourbières). C’est souvent le résultat d’un long séjour dans une cheminée (noircie par la suie) ou de l’application répétée d’huiles, de graisses animales ou de cire lors de rituels visant à “nourrir” l’esprit censé habiter l’objet.
Les “oreilles” ou cornes sont les apophyses transverses de la vertèbre. Leur forme incurvée donne immédiatement à l’objet un aspect hybride, à mi-chemin entre l’humain, le singe et une entité cornue (souvent assimilée au Diable ou à un faune dans l’imaginaire campagnard).
C’est un magnifique témoin de magie “sympathique” et d’art brut sorcier, où la nature fournit déjà 80 % de la forme (paréidolie) et où la main humaine ne fait que révéler et libérer l’esprit que l’on croyait enfermé dans l’os.
25/10/26