02/08/14
SPIRITISME – Victorien SARDOU – Gustave GEFFROY [1855-1926 / Journaliste et critique, un des 10 membres fondateurs de l’Académie Goncourt, ami de Claude Monet].
Manuscrit écrit et signé de sa main, 3 pages in-8 en longueur, très denses, avec ratures, corrections et indications de mise en page en vue de parution.
Il rend compte de la pièce de Victorien Sardou « Spiritisme », dont la Première eut lieu au Théâtre de la Renaissance le 8 février 1897 [Dès les années 1850, Sardou se passionna pour le phénomène des tables tournantes, initié aux Etats-Unis par les sœurs Fox. Il affirma hautement dans cette pièce – peu connue – sa croyance en la survie et la possibilité pour les morts, dans certains cas, de la prouver. Sarah Bernhardt tenait le rôle principal].
En préambule, Geffroy donne le ton : « Si le spiritisme se relève des plaidoyers de son avocat, c’est qu’il aura la vie dure, et qu’il en sera de la pièce de M. Victorien Sardou comme des supercheries dévoilées devant la justice avouées par les exploiteurs eux-mêmes, et qui laissaient aux dupes toutes leur candide confiance. Ici l’aventure est tout à fait singulière. Si l’on avait appris par les journaux que l’auteur de Spiritisme faisait profession de croire aux pratiques des médiums et aux incarnations des esprits dans des pieds de tables, on pourrait se croire, en toute sécurité, spectateur d’une pièce qui met en scène, dans toute sa beauté, le truc du compère ». Geffroy résume la pièce. Il présente Mr d’Aubenas, l’amateur de tables tournantes et son épouse Mme Simone d’Aubenas, plus versée vers les bellâtres ! Au premier acte, Mr d’Aubenas est occupé à se pâmer sur son guéridon en compagnie d’un médium américain et d’un médecin. Frappements de coup, déroulement d’alphabets… le nuit se passe. L’homme de science est décontenancé par la démonstration. Geffroy précise bien que ce personnage cartésien aurait dû se souvenir des escrocs du spiritisme et il se fait un plaisir de citer le directeur de la Revue Spirite, traduit en justice, qui avoua ses supercheries, ainsi que la condamnation de Slade en Angleterre, arrêté pour escroquerie avec son complice le prestidigitateur Maskelyne. Pendant ce temps, Mme d’Aubenas a prétexté de passer la nuit chez une amie. Elle la passera en réalité dans les bras du Serbe Stourdza ! Les esprits qui accompagnent le mari trompé sont discrets et bien élevés et ne révèlent pas la vérité crue, mais l’enjoignent à regarder par la fenêtre. La scène est alors envahie par une lueur rouge : il y a le feu à la gare… et Madame et sa supposée amie peuvent être au nombre des victimes. Tout le monde se précipite dehors. A l’acte 2, c’est l’après-midi du lendemain et on découvre Simone et Stourdza repus d’amour. Ils roucoulent encore et ne savent rien du drame. Ils vont se quitter à regret en se faisant plein de promesses quand on frappe à la porte. Simone se cache. C’est Mr d’Aubenas et ses amis qui entrent, la mine et les vêtements défaits d’une nuit passée à chercher dans les décombres de l’incendie le cadavre de Simone. Ils viennent demander au Serbe si Mme d’Aubenas et son amie ont bien pris le train quand il les a déposées à la gare. Stourdza balbutie et dit n’en rien savoir. La troupe repart, sauf Mr Valentin, un ami d’enfance de Simone, qui a flairé la vérité. Il secoue alors verbalement le Serbe et interpelle Simone, qui apparaît de la chambre et qui n’avait rien perdu du désespoir de son mari. La scène entre les trois personnages est selon Geffroy la seule bonne de la pièce. Plus de jeux de passe-passe ! Enfin une étude de caractères : l’homme à femme qui vise l’argent de sa maîtresse épousée après divorce et la femme passionnée. Le critique enfonce le clou en affirmant que cette seule scène met encore plus en valeur le vide de conception de la pièce et surtout la médiocre habileté acharnée de Sardou à vouloir faire vivre tout « ce monde du guignol spirite ». Simone, toute amoureuse clame que, puisqu’on la croit morte, elle est libre ! Elle exhorte son amant à fuir tous les deux ! Qu’il la prenne telle qu’elle est ! L’autre refuse froidement et finit par s’en aller. Rideau ! Le troisième acte met en scène l’ami fidèle, Mr Valentin, qui veut sortir son amie de la situation. Il imagine de prendre Mr d’Aubenas pour victime de la confiance qu’il a, que sa femme va lui apparaître et convainc Simone de se laisser passer pour l’esprit de la morte et de profiter du trouble où sera le mari pour se faire pardonner son adultère. Le pardon obtenu, elle se réincarnera sous sa forme ancienne et tout sera dit. Et c’est exactement ce qui se passe la scène suivante et qui clôture la pièce. « Ainsi, M. Victorien Sardou, parti, nous dit-on, pour affirmer le spiritisme, aboutit, en proie à l’obsession qui gouverne son esprit malicieux, à une conclusion diamétralement opposée. Nous n’y pouvons rien, et nous n’avons qu’à enregistrer le fait, mais on n’avait pas encore offert, à la connaissance des adeptes, un coup aussi bien monté que celui de la femme coupable se déguisant en spectre pour rentrer en grâce au foyer conjugal ». « Le malheur de M. Victorien Sardou, qui aime le théâtre, est de l’aimer comme un art médiocre aux moyens bas, au but d’amusette. La seule combinaison l’intéresse, et il lui livre en pâture même ses convictions les plus chères. Que va-t-il répondre aux esprits qui apprendront la conclusion de sa pièce ? Quelles circonstances atténuantes va-t-il invoquer ? Quelles excuses présenter ? Quels remords formuler ? Laissons-le à ces perplexités ». En souscription : « Mme Sarah Bernhardt a mis tout son grand talent dans ses répliques à l’homme à femme et elle a aussi, avec un sérieux imperturbable, fait le spectre ».
Théâtre
Spiritisme, pièce en trois actes, de M. Victorien Sardou, (Vaudeville, 8 février)
Si le spiritisme ne relève pas du plaidoyer de son avocat, c’est qu’il aura la vie dure, et qu’il en sera de la pièce de M. Victorien Sardou comme de ces supercheries dévoilées devant la justice, avouées par les exploiteurs eux-mêmes, et qui laissaient aux dupes toute leur candide confiance. (Ici, l’aventure…)
C’est tout à fait singulier. Si l’on n’avait appris par les journaux que l’auteur de Spiritisme faisait profession de croire aux prodiges de médiums et aux incarnations des esprits dans des pieds de tables, on pourrait se croire, en toute sécurité, spectateur d’une pièce qui met en scène, dans toute sa beauté, le truc du compère, jugez en.
Ce docteur Parisot n’a rien à dire sur les faits de magnétisme enregistrés, par leur explication en partie sûre, en partie hypothétique, rien à dire non plus, sur le rôle de l’imagination, chez le croyant du spiritisme, sur le mouvement conscient et inconscient des fidèles de la table tournante, sur le discours niais et grossier d’habitués prononcés par ce table, parlant le compte d’Homère, de Virgile, de César, de Charlemagne, de Molière, de Voltaire, de Napoléon, de Balzac, etc, etc. Il n’a rien à dire non plus sur la doctrine naïve d’Allan Kardec débarrassant l’esprit du corps, et lui rendant l’ombre visible le corps pour expliquer la poignée de main, le coup frappé, l’écriture. Il n’a rien à dire de la farce jouée par la famille Fox en 1848, d’où a découlé (américaine) tout le mouvement spirite. Il n’y a rien vu de ce procès de 1875, jugé à la septième chambre, où le directeur de la Revue spirite et ses complices, le médium et le photographe, furent convaincus d’escroquerie, avouèrent, expliquèrent leurs trucs de poupées de draperies, de musiques, de mains surnaturelles, d’ombres apparues, et ne purent néanmoins convaincre leurs victimes, inébranlables dans leur foi pour ces charlatans cyniques et ces miracles percés à jour. (Malgré ces…) Il ignore de même le procès et la condamnation de Slade en Angleterre, en 1876, toutes les pratiques de cette médium reproduites par le prestidigitateur Maskelyne, non, ce bon docteur Parisot, dont…
Tout le monde est disposé, et un certain genre de lueur qui révélait par son intensité mais qui les empêchent d’ouvrir la fenêtre. Il y en a pour toute la scène est envahie par une lueur rouge. Il y a le feu à la gare, tout le train brûle, enflammé par un train de marchandises, chargé de pétrole, et Mme d’Aubenas et son amie peuvent être au nombre de victimes. Tout le monde se précipite dehors, seul le guéridon reste calme au milieu de cette horreur.
Au second acte, Simone est chez Stourdza le lendemain, quatre heures de l’après-midi, du drame de l’incendie. Les deux amants sortent de la chambre à coucher après une double séance de peur et de nuit. Ils ne savent rien de ce qui s’est passé. On a fermé à leur porte à clé mais avec une certaine insistance, mais ils se sont bien gardés d’ouvrir. On roucoule et la romance dit, adieu, Stourdza dit son désespoir de ne pouvoir s’enfuir au loin avec sa maîtresse, et celle-ci, comme lui, déplore le mauvais sort qui la lie à son mari, a ses devoirs apparents, au monde. Allons ! il faut se séparer, on refait la valise, lorsque de nouveau, on sonne, on frappe. C’est M. d’Aubenas, avec quelques amis, tous deuil, déclarés, brûlés, ils ont passé la nuit à chercher parmi les décombres, le cadavre de Simone, de son amie, et de sa femme de chambre. On vient demander à Stourdza s’il ne sait rien, si Mme d’Aubenas, qu’il a conduite à la gare, a bien pris le train qui a brûlé, ou le précédent. Stourdza balbutie, ne sait rien. Tout le monde part, moins un ami d’enfance de M. d’Aubenas, M. Valentin, qui a déjà flairé la vérité, et observe le trouble du Serbe. Il interroge celui-ci, celui-ci avec quelque rudesse, interpelle Simone, la force fait sortir de la chambre où elle s’était cachée d’où elle avait pu supporter le spectacle du désespoir de son mari.
Entre ces trois personnages, il y a la seule bonne scène de la pièce, celle qui montre le de caractère, du drame, non plus le jeu de passe-passe si réputé soit-il, et malgré qu’elle ne révèle pas de traits nouveaux d’humanité, cette scène a réjoui à point pour faire sentir le vide de la conception, le médiocre habituel acharné à vouloir faire vivre tout le monde du guignol spirite, le dialogue vrai installe parmi ces apparences, c’est celui de l’homme à femmes face à une femme passionnée. L’un veut le plaisir, la sécurité, et ici, de plus, l’argent de la maîtresse épousée après divorce, et l’autre veut l’amour. Simone, qu’on croit morte, et qui veut rester morte, propose à Stourdza de fuir avec elle, telle qu’elle est, sans un sou, et de cacher leur bonheur dans la solitude qu’il rêvait tout à l’heure. Il prend un vertige, emploie quelques circulations, et refuse froidement. Sa colère éclate en imprécations, colère d’insultée, lâche complice. Rien de l’amour. Il se refuse à la fortune pour la femme, et il préfère voler à d’autre conquête ! Et on la laisse seule avec Valentin, l’oncle finit, et le spiritisme ? Pas un mot du spiritisme dans cet acte. Patience il va reparaître, et dans de condition, assez inattendue, au troisième acte, par la parole de M. d’Aubenas.
Vous avez remarqué peut-être que Valentin a un peu servi de… jusqu’à présent, type de d’as n’existe de ces comiques de comédie chargés de musique les personnages, de leur dire leur fait et de nous expliquer l’action, qui ne s’expliquerait pas toute seule paraît-il. Ce Valentin dénoue la pièce, découvre un truc prodigieux après, jugeant toute la situation et le procès de 1875 et le procès, le fils de l’édifiant, il imagine simplement de prendre M. d’Aubenas, pour victime, de lui prouver la trahison de sa femme dans la pensée qu’il a, que sa femme va lui appartenir. Ah ! celle-ci se persuade de se faire passer pour un esprit de la morte ! et de profiter du trouble où sera M. d’Aubenas, pour se faire pardonner son adultère, le pardon obtenu, elle se relèvera sous la forme ancienne, et tout sera dit. Le plan réussit point pour point. M. d’Aubenas a été prévenu par l’esprit de 13 heures que sa femme viendrait le soir, à l’heure où clair de lune, et en effet, voici Simone, blanche, qui engage la conversation avec le pauvre homme. Le revenant n’a pas de peine à convaincre et affaiblit le vieux époux et tombent dans les bras de l’un de l’autre.
Ainsi M. Victorien Sardou, parti, nous dit-on, pour affirmer le spiritisme, aboutit au profit de l’opinion qui gouverne son esprit malicieux, à une conclusion diamétralement opposée. Nous n’y pouvons rien, et n’avons qu’à enregistrer le fait, mais on n’avait pas encore la connaissance de adepte un coup aussi fort monté que celui de la femme coupable se déguisant en spectre pour rentrer en grâce au foyer conjugal. Il suffit de cette conclusion, et nul n’a envie de s’acharner. Le malheur de M. Victorien Sardou, qui aime le théâtre, est de n’aimer comme un art médiocre aux moyens bas, au but d’amuser, la seule combinaison d’idées, il lui livre en pâture même ses convictions les plus chères. Que va-t-il répondre aux esprits qui apprendront la conclusion de sa pièce ? Quelle circonstance atténuante va-t-il invoquer ? Quelles excuses présenter ? Aux esprits ? Laissons-le à sa perplexité.
Mme Sarah Bernhardt a mis tout son grand éclat, ses répliques à ce homme à femme, et elle reste calme et sereine impassible, fait le reste.
Le critique termine ainsi sur une note très dure pour Sardou, l’accusant de sacrifier ses propres convictions spirites pour le plaisir d’un dénouement théâtral facile (le déguisement en fantôme). Il salue au passage la performance de la célèbre actrice Sarah Bernhardt, qui jouait le rôle de Simone d’Aubenas.
02/08/14