La Main Mystérieuse de Myriam

Le dieu Râ glissait lentement sa barque derrière l’horizon, couvrant d’une obscurité  propice les secrets d’une clientèle dont l’élégance n’avait d’égale que l’attrait du mystère. Parmi les pensionnaires de l’hôtel luxueux au pied de la Grande Pyramide, une silhouette se distinguait, mêlant la prestance d’une femme du monde à l’aura d’une sibylle : Myriam.

Héritière spirituelle de la célèbre Madame de Thèbes, elle avait troqué les boules de cristal de foire contre la précision chirurgicale de la « chirologie scientifique ». À ses yeux, une main n’était pas un simple membre, mais un document psychologique, un aveu silencieux que seul un esprit exercé pouvait décoder. Des consultations dans son cabinet feutré de Turin, rue G. Pomba, elle avait conservé le goût du discernement. Mais c’est ici, en 1930 au Caire, que son art atteignait son apogée.

Myriam recevait dans l’ombre discrète des salons de l’hôtel Mena House, au pied des pyramides . Son coffret d’ivoire, disposé avec une précision méthodique, ne contenait pas seulement des instruments de manucure ; il était l’arsenal d’une « scientifique de l’âme ». Sous prétexte de polir un ongle ou d’étudier une ligne de vie, elle s’immisçait dans les méandres des consciences. Entre un examen graphologique et une observation métaphysique, elle devenait la confidente nécessaire, celle qui lisait l’avenir dans le creux d’une paume comme d’autres lisent un journal financier. Myriam n’était pas une simple voyageuse ; elle était l’exploratrice d’une carte bien plus complexe que celle de l’Égypte : celle du destin humain.

Ce soir-là, elle était habillée d’une robe en satin rouge assez sobre et arborait un foulard de même couleur autour du cou. Elle portait, au poignet gauche, un fin bracelet d’argent  qui enserrait, tel un cartouche, une inscription en hiéroglyphes. Myriam rejoignait son invitée pour un Afternoon Tea un peu tardif dans une petite alcôve du grand salon mauresque de l’hôtel, à l’abri d’un discret moucharabieh.

La très britannique Mrs Malloway, dégustait un Darjeeling très noir surmonté d’une généreuse couche de crème fraîche, son péché mignon, en attendant Myriam. Intéressée depuis toujours par l’art de lire les lignes de la main, elle consultait la chiromancienne par pure curiosité. Elle n’était pas vraiment superstitieuse mais, récemment mariée, elle se disait que, somme toute, mieux valait prévenir que guérir. Après tout, un divorce l’avait déjà refroidie. Son nouveau mariage allait-il résister à une grande différence d’âge?

Les deux femmes s’étaient croisées lors d’une petite expédition matinale à dos de dromadaire dans les sables du désert. Malgré une aversion partagée pour les camélidés, elles avaient adoré la petite excursion  et avaient sympathisé. Mrs Malloway maniait un peu l’italien mais parlait parfaitement le français et Myriam maîtrisait également la langue de Voltaire. Elles s’exprimaient donc toutes les deux dans cette langue.

Elles partageaient également une passion commune pour l’archéologie.

Myriam s’était présentée comme spécialiste de la main et avait offert gracieusement un soin-consultation à sa nouvelle amie.

Après avoir soigneusement manucuré les mains de l’Anglaise, Myriam les examina l’une après l’autre, puis déclara:

Vos mains sont étonnantes! Vous avez des mains d’air, qui montrent vos capacités intellectuelles, d’observation et d’analyse. Vos doigts fins indiquent une personne minutieuse, logique et portée sur la réflexion profonde. Votre ligne de tête est longue et plonge vers le Mont de la Lune, elle dénote une imagination vive mais bien structurée. Et votre pouce fort et bien articulé symbolise la détermination et la force de caractère. Intelligence et curiosité vous caractérisent.

Une petite marque sur la ligne de tête indique un choc passé, tant physique qu’émotionnel. Vous avez eu un accident?

Votre triangle d’argent est bien large, la fortune vous suivra toute votre vie.

Mais ce qui me marque le plus, c’est la lettre M , jonction parfaite de quatre lignes majeures,  la ligne de Vie, de Tête, de Cœur et de Destin. Elle est le symbole même du Mystère. Dans votre cas, les deux mains possèdent cette marque très rare, ce qui combine talent et volonté de travail pour obtenir le succès. Mais méfiez-vous! Ce M est parfois associé au meurtre et à la Mort. Je ne voudrais pas vous effrayer.

Vous pourriez devenir enquêtrice pour Scotland Yard ou une grande criminelle.

Ceci dit, je vous rassure, votre mariage sera heureux, long et riche en découvertes, un avenir radieux lié à la poussière des grands empires. Votre mari est archéologue, je crois.”

-Effectivement , répondit l’Anglaise, après l’Egypte nous irons rejoindre des campagnes de fouille en Irak (Ancienne cité sumérienne d’Ur), si Mrs Woolley, l’épouse du patron de mon mari, me laisse accompagner Max, ce dont je doute fortement. Sinon, je retournerai à Londres.

Je vous remercie, vous feriez vous-même une excellente détective. Je me souviendrai de ce “M“, mais je dois vous laisser maintenant. Je vous souhaite une excellente soirée.

Les deux amies se saluèrent et Mrs Malloway ne put s’empêcher de sourire.

A aucun moment elle n’avait évoqué la chose, mais son nom de plume était Agatha Christie.

Note:

Myriam (de son vrai nom Clotilde De Maestri Messina), est une célèbre chiromancienne et voyante italienne particulièrement active dans les années 1930 à 1940. En 1930, elle voyage occasionnellement hors d’Italie pour échapper au code Rocco de Mussolini. (Ce code pénal fasciste criminalisait le métier de charlatan, de devin ou de sorcier. Les praticiens risquaient de lourdes amendes, la confiscation de leurs biens et l’exil intérieur (confino). Le régime considérait l’occultisme comme une superstition démodée, incompatible avec l’idéal du citoyen fasciste rationnel et cartésien.

Le fait de combiner la manucure et la chiromancie permettait de tromper les agents qui l’accusaient de pratiquer une fausse science et menaçaient de l’exiler.

D’autre part, le prince Umberto II d’Italie va séjourner à l’hôtel Mena House à la mi-janvier 1931. Il habite avec sa femme, la princesse Marie-José de Belgique, à Turin et Myriam apprend par une proche du couple princier, qu’ils vont séjourner au Caire, à l’hôtel Mena House. C’est l’occasion de prendre des vacances et de préparer la venue du couple. Ils seront accompagné d’une délégation, ce qui va motiver la chiromancienne à passer l’hiver en Egypte.

Sa carte de visite indique ses différentes spécialités et ses coordonnées à Turin : Célèbre clairvoyante, chiromancienne, graphologue et astrologue. Elle propose des consultations basées sur une « lecture scientifique de la main ». Elle se présente comme l’élève de Madame de Thèbes (Anne Victorine Savigny), l’une des voyantes et chiromanciennes les plus renommées de la Belle Époque à Paris.

Myriam

*Turin, Via G. Pomba, 7 bis, 2e étage. Elle recevait tous les jours de 10h à 19h et pouvait se déplacer à domicile sur demande.  Sous son nom de plume « Myriam », elle a publié plusieurs ouvrages de référence sur la chiromancie chez l’éditeur Fratelli Bocca, dont :La mia esperienza chiromantica (Ma propre expérience chiromantique), publié en 1949.

L’étonnante photo ci-dessus d’un groupe de voyageurs en face de la pyramide de Khéops et du Sphinx fut trouvée dans le superbe étui à manucure et chiromancie de Myriam. Datée du 2 novembre 1930, on y aperçoit, sans la moindre équivoque, le couple des époux Malloway ( Agatha Christie et Max, son second mari).

Pour remercier la chiromancienne, son amie lui offrit une petite tablette d’argile mésopotamienne datant de la fin du IVe millénaire BCE, trouvée en Irak.

On pense que la sybille a voyagé en Egypte et sur le Nil entre 1930 et 1935. Elle aurait pu inspirer Agatha Christie.

Une anecdote raconte que lors de la séance, Agatha Christie nota la présence d’une curieuse inscription sur le porteplume de Myriam*. Les initiales LF, T-T et une date (10 août 1925). La chiromancienne répond qu’il s’agit des initiales d’un ami, Leo Ferrero, un  écrivain de théâtre, et une date qui les concerne tous les deux. Ils furent présentés l’un à l’autre par l’éditeur Fratelli Bocca durant la Notte di San Lorenzo (la nuit de la Saint-Laurent). Une nuit durant laquelle on fait des vœux  qui se réaliseront. Leo ne croit pas trop aux devins et charlatans de toute sorte, mais devant l’idée d’une chiromancie scientifique, il accepte donc de jouer le jeu. Myriam lui lit les lignes de la main et prédit un avenir brillant, qu’il écrira des pièces mémorables, mais son opposition ouverte à Mussolini et au fascisme l’obligera à quitter l’Italie. Toutefois, elle lui signale que sa ligne de vie est assez courte mais qu’il rencontrera une gloire méritée. Admettant de bonne foi qu’elle l’a impressionné, il lui offre ce stylo, objet personnel auquel la sybille fera ajouter la date de leur rencontre. T-T peut aussi signifier Tempus et Triumphus.

*La romancière, quant à elle, avait probablement pensé à Tuppence et Tommy, deux personnages de ses romans.

 

 

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08/05/26