11/07/26
Ce superbe masque (prosopon) en papier mâché est un chef-d’œuvre inspiré du théâtre greco-romain antique ou des sculptures de l’art étrusque. On le date vers 1890/1900. Le haut de la tête est paré d’un diadème en tissu et en corde de chanvre, prolongé par de longues tresses pendant de chaque côté. Ce type de coiffe imposante en hauteur rappelle les coiffures portées lors des tragédies antiques ou par les divinités et les reines.
Son esthétique générale correspond aux représentations de Circé, la magicienne de l’Odyssée ou Médée et les sorcières de l’Antiquité classique.
Dans la classification théâtrale héritée de l’Antiquité – l’Onomasticon de Julius Pollux) -, ce visage blafard aux sourcils très marqués et à la chevelure sombre correspond au rôle archétypal de la « femme pâle chevelue » (katakomos ochra). Ce type de masque était conçu spécifiquement pour incarner les grandes héroïnes tragiques orientales, magiques, ou habitées par la fureur vengeresse, dont Médée est la figure absolue.
Examinons donc l’objet pour l’identifier plus précisément. :
La structure tressée surélevée – l’onkos (ὄγκος), en forme de diadème, imite directement le Polos (πόλος) ou la stéphané (στεφάνη – tiare), une coiffe rigide réservée dans l’art antique aux divinités, aux reines et aux puissantes magiciennes (Héra, Hécate et Artémis).
Circé, en tant que fille du dieu Soleil Hélios, est une déesse. Après avoir transformé l’équipage d’Ulysse en cochons, loups et lions, grâce au ciceyon, une drogue, Circé séduira le roi d’Ithaque et le gardera sur son île pendant un an. Finalement, elle redonnera aux hommes leur forme originale.
Quant à Médée (princesse de Colchide et petite-fille du Soleil: épouse de Jason puis du roi Egée, nièce de Circé), elle aussi a droit à cette coiffe dans l’imagerie antique. Ce diadème (la stéphané) matérialise leur statut de femmes de pouvoir, à la fois aristocrates et maîtresses des forces occultes. La coiffure onkos nous oriente finalement plus vers Médée, l’empoisonneuse tragique, que vers Circé.
Toutes deux sont des sorcières. Médée s’installant en Thessalie sera à l’origine des terrifiantes sorcières de cette région.
Les longues nattes pendantes : Les tresses rousses/brunes rappellent les coiffures rituelles visibles sur les korai (statues de jeunes femmes de l’époque archaïque) ou les représentations de prêtresses.
Le Mascararo (ou facteur de masque) a donné aux orbites, des lignes étirées en amande, surmontées de sourcils noirs immenses et géométriques, qui confèrent au masque un regard pénétrant, presque hypnotique et prédateur (l’étymologie du nom grec de Circé fait d’ailleurs référence à un oiseau de proie). C’est le visage parfait pour incarner le fascinum (le pouvoir de fascination ou le mauvais œil) attribué aux sorcières thessaliennes.
La forme des yeux permettait à l’acteur de voir les obstacles autour de lui lors de ses déplacements sur scène.
Le masque a donc été créé à l’origine pour une grande tragédie symboliste comme la Médée de Catulle Mendès (1898-1900) ou Circé de Charles Richet (1900). La mention manuscrite “GIL1” à l’intérieur est typique d’un marquage d’inventaire de théâtre (par exemple, pour désigner le masque du personnage principal ou le premier exemplaire d’une série).
Cette inscription « GIL1 » confirme que le masque provient de la prestigieuse Maison Gilbert à Paris, l’atelier officiel qui fournissait et gérait les accessoires et postiches pour les théâtres.
Le chiffre « 1 » indique qu’il s’agit du tout premier masque de la série. Il était très probablement attribué au rôle-titre ou au Coryphée (le chef du chœur), le personnage qui dirigeait le groupe, rythmait la pièce et dialoguait directement avec Médée sur scène.
Mais quel théâtre?
Le rôle titre de la Médée de Catulle Mendès (1898-1900) fut joué par Sarah Bernhardt. (Puis, plus tard, par Mademoiselle Ségond-Weber). Toutefois, même si tout nous oriente vers cette pièce, rien ne permet d’affirmer que ce masque fut porté par la tragédienne française car elle ne portait pas de masque. Ni personne d’autre dans cette production.
On peut donc s’intéresser à la version “archéologique” de la Comédie-Française (1900)*, une recréation ambitieuse de Médée (d’Euripide) ayant été initialement montée pour être jouée en plein air au Théâtre antique d’Orange, avant d’intégrer le répertoire de la Salle Richelieu à Paris.
La Médée du Groupe d’Études Antiques (Sorbonne / Odéon, v. 1900) offre donc une piste de choix.
Menée par des figures de la Comédie-Française comme le tragédien Mounet-Sully (qui militait activement pour la résurrection des codes antiques : masques, déclamation solennelle et chœurs rythmés), cette vague de représentations cherchait à rompre avec le réalisme moderne en réintroduisant les masques tragiques conventionnels pour le chœur et certains personnages secondaires.
Bon, on continue à chercher.
11/07/26