La Clochette des Biloko

Je suis né en 1957, sous le soleil de plomb du Congo belge.

Pendant des décennies, le souvenir de mon père, vétéran des pistes, ayant sillonné chaque recoin de cette terre indomptée pour le compte de la Shell, est resté lié à un mot mystérieux : “Biloko“. Pour lui, ce n’était qu’un terme trivial en lingala, désignant les maigres possessions ou les babioles qu’un homme transporte dans son paquetage au fil des fleuves.

C’est du moins ce qu’il racontait. Mais je me rappelle l’avoir entendu évoquer une sorte de “pygmée vert” qu’il avait sauvé.  Quelques temps après ma naissance, il se trouvait en déplacement aux confins du Congo belge, accompagné d’Hilaire, un chauffeur d’origine lega qui parlait parfaitement les dialectes bantous (lotswa, lingala, swahili, kilega). Ce dernier lui servait souvent de traducteur dans les villages.

Lorsqu’ils traversaient la forêt équatoriale, Rosalie – sa Chevrolet “Tri Five” – fut arrêtée sur la piste en latérite, par un barrage de blocs de pierre. Un groupe de petits hommes, à la peau d’un noir d’ébène, habillés “de feuilles et d’herbe” sortirent de la forêt et entourèrent la berline. L’employé pâlit et murmura “Biloko“. Il tremblait de tous ses membres et ajouta “Ils vont nous manger!”.

Les pygmées portaient des clochettes autour du cou et forcèrent les passagers à les suivre au plus profond de la sylve. Ils ne parlaient pas, mais leur attitude menaçante et le tintement des petites cloches obligeaient les “invités forcés” à les suivre. Il y avait quelque chose d’hypnotique dans ce bruit cristallin.

Après quelques heures de marche, ils furent amenés au pied d’un arbre où un vieil homme se trouvait allongé sur un lit de feuillage. Apparemment blessé et fiévreux, il nécessitait des soins urgents car la plaie était infectée. Mon père, qui n’était pas médecin, récupéra la pharmacie tropicale portable de Rosalie, soigna l’infection avec de la Chloramine et du Berkendyl et pansa le malade. Il fallut trois jours pour le remettre sur pied.

Les tensions disparurent et, en remerciement, le vieil homme lui remit un objet “magique” que mon père s’empressa d’oublier quelque part dans un sac pourri. Hilaire l’avait prévenu que ce cadeau exceptionnel permettait à son propriétaire d’appeler les Bilokos à la rescousse, si ça s’avérait nécessaire. En plus, toute sa famille serait protégée comme lui. Plus tard, le chauffeur lui présenta un collier d’homme-médecine Lega qui offrait une protection supplémentaire contre les esprits de la forêt. On n’est jamais trop prudent.

Papa ne croyait pas à ces fariboles et donna à la cloche le nom de biloko. Quand ils émergèrent de la forêt, ils croisèrent des policiers fouillant la voiture abandonnée. Ces derniers  espéraient découvrir où les occupants avaient disparu. Mon père n’avait pas non plus envie de se ridiculiser en parlant de petits hommes verts et noya le poisson. Le barrage avait été dégagé, personne n’avait été blessé et tout rentra dans l’ordre. Par la suite,  il évoqua rarement cette anecdote en privé, et certainement jamais en public.

Je n’y prêtais guère attention jusqu’à récemment, le classant parmi les innombrables idiomes de la vie coloniale. Jusqu’à ce jour de découverte, où, au fond d’une malle oubliée sous la poussière du temps, je déterrai cette fameuse “chose”.

C’était une sorte de cloche massive en ébène – bois précieux et sacré pour communiquer avec les ancêtres – et laiton représentant une petite créature à la bouche immense. Comme si elle voulait avaler une proie entière d’une seule bouchée.

C’est alors que la véritable nature du mythe m’apparut, bien plus étrange que le jargon des comptoirs. Dans l’ombre impénétrable de la grande forêt équatoriale, chez les Nkundo et les Batwa, le Biloko (singulier : Eloko) n’est pas une ethnie ni un objet, mais une malédiction. Ces esprits d’ancêtres sans repos, nains glabres aux griffes de fer, règnent sur les profondeurs sylvestres. On dit que de l’herbe sauvage leur tient lieu de pelage et qu’ils se tapissent dans les entrailles des arbres séculaires.

Chaque créature porte à son cou une clochette fatidique. Son tintement cristallin n’est pas un appel à la civilisation, mais un chant de sirène envoûtant qui guide le voyageur égaré vers une gueule béante, capable d’engloutir un homme d’un seul trait. Aujourd’hui encore, sous le vernis de la culture moderne et des refrains populaires, le nom de “Biloko” murmure les secrets enfouis et les mystères insondables de cette terre qui ne livre jamais ses richesses sans sacrifice.

La clochette de l’Eloko trouve désormais sa place dans les collections cryptozoologiques du Surnatéum. Mais méfiez-vous, on entend parfois un tintement cristallin qui vous appelle. Ne répondez pas, vous seriez dévorés.

Note: les Biloko et les pygmées Batwa (sing. Mutwa) sont parfois confondus. Mais la clochette représente sans aucun doute un Eloko.

Baka, le Chien Hybride Bizango

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07/03/26