31/08/15
La taverne de Vilokan n’était plus qu’un chaudron de vapeurs éthyliques et de désirs en rut. C’était une bacchanale de l’au-delà. Les Loas s’empiffraient avec une voracité de naufragés, comme si le vide de l’éternité ne pouvait se combler que par l’excès. Ezili Freda et Lasiren, drapées dans des soies qui semblaient tissées d’écume et de soupirs, distribuaient des œillades assassines tout en s’empiffrant de douceurs sirupeuses. À côté, Ogou Feray et les Marassa s’envoyaient des rasades de rhum avec la régularité brutale d’un piston de locomotive.
Seule Marinette, l’œil sombre et le geste sec, restait de marbre. Elle sifflait un kleren foudroyant où macéraient vingt-et-un piments-boucs, de ces spécimens qui vous transforment les entrailles en champ de bataille. Agwé, lui, avec son aristocratie de façade, feignait l’élégance en trempant ses lèvres dans un champagne qui semblait bien fade au milieu de cette fureur.
L’invité d’honneur, c’était le Baron.
Samedi en personne.
Il avait déserté ses croix et ses tombes, laissant les morts à leur ennui poussiéreux pour venir s’encanailler. Il avait déjà éclusé assez de liquide pour faire flotter le Titanic et, le verbe haut, la voix caverneuse, il défiait l’assistance au « duel des ossements ».
Papa Legba, le vieux barman aux articulations noueuses comme des racines de mapou, accepta le défi. Il posa sa canne, s’installa en tailleur, son chien galeux ronflant à ses pieds. Le Baron déballa sa pochette de cuir : vingt os blanchis, polis par le temps et les regrets.
« On en prend un, deux ou trois, expliqua le Baron avec un sourire qui n’était qu’une fente dans un crâne. Celui qui ramasse le dernier a perdu. Ce n’est pas pour rien qu’on m’appelle le Collectionneur d’Os. Posez vos mises.»
Legba, flairant l’entourloupe mathématique, exigea le hasard pour le premier coup. Le dé fut jeté. Le Baron, manipulant habilement le petit cube, sortit un six, Legba lança un trois. Le sort était jeté. Le jeu fut rapide, cruel. En quelques tours, le vieux gardien des carrefours fut acculé : il ne restait qu’un seul os sur le bois de la table. Le Baron triomphait déjà, ajustant son haut-de-forme, prêt à savourer sa victoire.
Mais l’œil de Legba s’alluma d’une lueur malicieuse, un éclat de ruse ancestrale. Il ne toucha pas à l’os sur la table. Ses doigts calleux se refermèrent sur le dé.
« La règle dit de prendre les os présents sur la table, n’est-ce pas ? Or, ce dé est taillé dans l’os. C’est donc lui que je ramasse. Le dernier os est encore là. Il t’attend, j’ai gagné. »
Un silence de cathédrale tomba sur la taverne. Le Baron resta un instant pétrifié, le souffle court, avant de s’incliner devant cette logique de carrefour où la ligne droite n’existe jamais.
D’un geste vif, une détente de vieux prédateur que personne n’aurait soupçonnée sous ses dehors de vieillard perclus de rhumatismes, Legba ne se contenta pas de savourer sa victoire. Ses doigts, agiles comme des araignées de brousse, s’emparèrent du trousseau de clés que le Baron avait posé avec négligence sur le coin de la table, entre deux verres de tafia.
C’étaient des clés lourdes, froides, forgées dans le fer des supplices et le bronze des secrets. En les arrachant au domaine de la mort, Legba ne volait pas un simple objet ; il braquait le destin.
Le Baron Samedi sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale d’outre-tombe. Le silence qui suivit fut plus lourd que la terre d’un cimetière après l’orage. Legba, debout maintenant, redressé par une autorité nouvelle, fit tinter le métal à l’oreille du seigneur des Guédés.
« Désormais, Samedi, tu peux régner sur tes fosses et tes croix. Mais pour entrer ou sortir, pour franchir la moindre frontière entre l’ombre et la lumière, il te faudra passer par moi. Je suis celui qui ouvre. Je suis celui qui ferme. »
C’est ainsi qu’Atibon Legba devint le Gardien des Carrefours. Le Baron, pour une fois déconfit, comprit qu’il venait de perdre bien plus qu’une partie d’ossements : il venait de donner au vieux barman le monopole de la circulation des âmes. Dans la taverne de Vilokan, les Loas cessèrent un instant de s’empiffrer, réalisant que le monde venait de changer de serrure.
31/08/15